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Billet de blog 20 janv. 2018

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L'école et la vie

Dans un reportage qu'il faut voir, "Les petits oubliés de Marseille", diffusé sur France 3 le 17 janvier, Jane Bouvier de l'association "L'école au présent" explique en peu de mots et quelques gestes simples toute la complexité de l'accès à l'école pour les enfants roms en France.

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Les petits oubliés de Marseille © France 3 Provence-Alpes Côte d'Azur

Dans un reportage qu'il faut voir, Les petits oubliés de Marseille, diffusé sur France 3 le 17 janvier, Jane Bouvier de l'association l'école au présent explique en peu de mots et quelques gestes simples toute la complexité de l'accès à l'école pour les enfants roms de France. Les journalistes ont filmé à travers Marseille, dans les rues, les squats ou les bidonvilles, ses interactions quotidiennes avec les familles : Jane Bouvier inscrit les enfants à l'école ou les réinscrit suite à leur énième expulsion d'un squat, scanne des documents administratifs, dialogue avec les mères pour les rassurer et ainsi les convaincre de scolariser leurs enfants dès la maternelle, distribue le matériel scolaire, parle aux écoliers et aux collégiennes en les encourageant à l'assiduité. Elle connaît bien les familles, et sur les images la confiance que ces dernières lui portent est évidente, cette confiance qui s'est forgée "avec le temps, l'amour et la patience", parce qu'elle est là "tout le temps" et ne "lâche rien". L'indignation de Jane Bouvier, sa "rage dans le ventre" face à l'injustice et son incompréhension de voir les pouvoirs publics maintenir les familles dans la marginalité et la grande pauvreté, est partagée par tous ceux et celles qui s'interrogent avec sincérité sur la permanence de la situation d'exclusion que vivent les Roms ici en France.

Il y aura bientôt trente ans que le mur de Berlin est tombé, qu'avec la chute des régimes dits communistes et l'ouverture des frontières, des populations roms pauvres de l'est de l'Europe ont pris le chemin de l'exil pour fuir la crise économique et les discriminations. Trente ans, c'est bien suffisant pour que se fonde dans la population globale d'un grand pays comme la France les vingt mille Roms que l'on dénombre sur le territoire. Par comparaison, sept-cent mille Portugais se sont établis en France entre 1955 et 1970, fuyant la dictature et la pauvreté. Pourtant, ces roms exilés vivent toujours dans des bidonvilles et des squats, que les préfectures avec la complicité des maires s'acharnent à expulser et à détruire, même en pleine trêve hivernale, sans relogement. Ainsi, des familles roms vivent en France depuis dix ans, quinze ans, voire plus, sans que leur situation ne se soit en rien améliorée pendant toutes ces années. C'est comme si les bidonvilles habités par les Portugais avaient encore existé à la fin des années 1980. Mais une politique volontariste d'habitat social, dont on n'est pas obligé d'admirer tous les aspects, a permis à ces populations, dès les années 70, d'accéder à un logement.

S'ils ne "s’intègrent" pas, comme le leur reprochent les bataillons racistes se déchaînant sur les réseaux sociaux dès qu'il s'agit des Roms en employant, sans vergogne ni sanction, un vocabulaire inchangé depuis le nazisme et le génocide des Tsiganes, c'est bien parce qu'il n'y a pas de politique volontariste visant à leur assurer l'égalité promise par la devise du pays des droits de l'homme. Pire encore, c'est qu'une politique délibérée ou plus insidieuse d'exclusion les réduit au destin social extrêmement dévalorisé auquel on les détermine, ainsi que l'a bien montré Eric Fassin. Dans le traitement différent, par L'Etat comme par les collectivités locales, des immigrés portugais d'autrefois et des immigrés roms des vingt dernières années, il ne faut pas seulement voir les effets d'un changement de période historique ou de contexte économique, mais ceux d'un indéracinable racialisme qui conduit à considérer les Roms non pas comme des européens ordinaires, mais comme des étrangers par nature dont la différence serait si essentielle qu'elle ne pourrait être dépassée: ils sont comme ça.

Dans ce reportage qui lui est partiellement consacré (car, pour les journalistes, les héros restent les gadjé qui aident, bien plus que les familles roms se coltinant un quotidien invivable) Jane Bouvier observe que la mairie de Marseille "joue le jeu", et que les inscriptions scolaires sont facilitées par les services municipaux. On ne peut que s'en réjouir quand on sait que des communes refusent encore l'inscription des enfants roms dans leurs écoles. Pourtant Marseille ne fait qu'agir en conformité avec la loi. Mais à quoi bon assurer une inscription sans problème quand tout par ailleurs se conjugue pour que la réussite scolaire soit impossible? Les expulsions à répétitions qui induisent de nombreux changements d'école, de classe, de copains, privent ces écoliers de la continuité et de la stabilité indispensables pour étudier dans les conditions favorables aux apprentissages. La vie dans une éternelle précarité, la promiscuité, la vétusté des habitats et leur dangerosité, l'inquiétude de voir débarquer les flics et les pelleteuses à tous moments et de se retrouver encore à la rue, la privation et la déprivation (on avait un maître, une maîtresse, une classe et des copains et d'un coup on ne les a plus), ne peuvent que provoquer des souffrances physiques et psychologiques qui compliquent encore le rapport à l'école. Que dire de certains de ces enfants, trop meurtris, dont l'équilibre psychique questionne les parents qui ne les inscrivent pas à l'école car ils pensent qu'ils ne pourront pas s'y adapter?

Les scolarisations tardives, heurtées, sans cesse interrompues, engendrent un retard scolaire qu'il est bien difficile de surmonter et, par conséquent, un mal être à l'école. On n'est pas bien dans une classe quand tous les camarades savent lire alors qu'on ignore encore des lettres de l'alphabet, au point que l'institutrice qui est pourtant pleine de bonne volonté finit par accepter qu'on aille tranquillement jouer dans un coin pendant que les autres font leurs exercices. Rapidement, l'école perd de son sens car elle ne peut accomplir sa mission dans de telles conditions. Beaucoup, mais jamais assez, a été dit sur les inégalités scolaires, sur la reproduction des inégalités sociales par l'école. Qu'en est-il pour les enfants roms qui n'ont pas même un lieu de vie sûr pour se reposer le soir, pour y faire leurs devoirs? À l'école, ils apprennent aussi qu'ils sont Roms, et ce que ça veut dire pour ceux qui ne le sont pas.

Il y a, dans la parole des Roms que l'on écoute si peu, tout un fatalisme qui n'est que l'expression de l'intériorisation des obstacles dressés devant eux, rendant si compliqué l'accès aux même droits que le reste de la population qu'ils préfèrent rapidement y renoncer. Il faut tout l'amour, la patience et la détermination d'une Jane Bouvier pour, petit à petit, persuader les parents que oui, l'école est pour leurs enfants, que ça n'est pas juste une chose qu'on dit alors qu'en vrai on n'y est pas les bienvenus, pour faire toucher du doigt les enjeux d'une scolarité réussie. Il faut l'instauration de relations d'égalité, qui ne peuvent s'établir que sur l'amitié et les expériences partagées, pour ébranler la certitude, bien ancrée au fond des consciences, que "c'est la vie", que c'est comme ça parce que ça a toujours été comme ça pour les Roms, et que ça ne changera pas.

Cette certitude de l'échec et de l'impuissance, que ne souhaitent surtout pas remettre en question les municipalités qui veulent voir les familles roms pauvres déguerpir avant les élections, ni les préfectures qui prennent en horreur l'habitat hors norme et mettent les gens à la rue pour leur sécurité, ni certaines associations qui signent des conventions pour gérer la misère en empochant les subventions, empêchent encore les familles roms de revendiquer pleinement et fortement leurs droits, de dénoncer les discriminations et les actes racistes qu'elles essuient chaque jour y compris de la part de la police, de mettre à bas, par tous les moyens, le racialisme et ce rapport de type colonial qui sous-tend toute la politique publique censée favoriser leur "intégration", en trouvant par elles-même la voie et les formes de leur émancipation.

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