(détail) © Béatrice Boubé (détail) © Béatrice Boubé

Sa mère s'est garée un peu avant le collège, dans une rue tranquille. Elle coupe le moteur et le silence se fait dans l'habitacle. Amina détache sa ceinture de sécurité, et se tait encore un peu, assise à côté d'elle. Elles entendent le tic tic des talons d'une femme qui passe et s'éloigne vers l'avenue. Il fait beau, le soleil est bon signe se dit Amina qui se tourne vers sa mère et regarde son visage soucieux. Amina aime les couleurs du hidjab fleuri qui cache ses cheveux et protège son cou, accentuant la douceur de ses traits. Elle a peur, mais elle a confiance : elle sait qu'elle a la plus aimante, la plus attentive des mamans.

Les quatre frères et sœurs ne peuvent rien lui cacher. Le soir, dès que l'un ou l'autre met un pied dans l'appartement, leur mère devine si la journée des enfants s'est bien passée, s'il y a eu des problèmes à l'école, rien qu'au bruit de leurs pas, à la manière dont ils referment la porte. Depuis des jours, la mère d'Amina la presse de questions: elle veut savoir pourquoi sa fille chérie, habituellement si joyeuse, a perdu le sourire, ne mange plus, s'enferme dans sa chambre dès qu'elle rentre du collège et lui répond par trois mots inaudibles en baissant les yeux. « Alors ? Dis-moi ce que tu as. »

Amina est amoureuse. Elle n'a pas compris d'abord ce qui lui arrivait. Bouleversée quand elle s'approchait pour lui parler dans la cour, la bavarde Amina perdait ses mots, bredouillait des phrases pas malines, le ventre contracté, le souffle plus court. Elle avait envie d'être toujours près d'elle, mais elle s'éloignait comme d'un danger dès qu'elle la voyait venir. Un matin, elles se sont retrouvées dans la salle de permanence. Au dernier rang, cachées par les autres élèves, elles ont discuté en chuchotant. Si proches, si complices, elles retenaient leur fou rire : elles ne faisaient qu'une. Soudain, la fille a sorti un feutre de sa trousse et dessiné des arabesques et un cœur sur le bras d'Amina, inscrit leurs initiales au centre du cœur. Après les cours, Amina l'a accompagnée sur le chemin de chez elle. Elles se sont pris la main, elles se sont embrassées.

Dans la voiture, la mère d'Amina ne s'est pas mise en colère. Elle a regardé calmement sa fille pleurer, parce qu'Amina n'a pu retenir les larmes. Elle les déteste, ces larmes. Amina sait qu'elle n'a pas à se justifier de ses sentiments, mais elle se sent coupable. Elle a l'impression d'avoir trahi ses parents qui font tout pour elle. Pourtant, Amina n'a jamais connu un tel bonheur, une telle impression d'exister enfin. Les doutes qui se bousculaient dans sa tête se sont envolés d'un coup. Mais elle chouine comme un petit bébé et se penche vers sa mère qui la prend dans ses bras. « Ma fille, ça va passer. On fait des erreurs quand on est jeune fille, on est émotive, on se laisse influencer et on se trompe de chemin. Toi, tu es rêveuse mon Amina. Un jour, tu rencontreras un gentil garçon qui t'aimera et tu oublieras tout ça. Tu auras des enfants, tu seras heureuse comme je le suis avec mon mari et mes enfants.» Amina a séché ses joues et accepté honteusement de garder leur secret, ce secret de femmes. « Il a assez de souci en ce moment, inutile d'inquiéter ton père avec cette histoire. »

Le silence retombe, bruissant d'amour amer.

Dessin de Béatrice Boubé

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