L'horreur est humaine

Mesurer la distance entre l'image et la vie © Kobylinski Szymon Mesurer la distance entre l'image et la vie © Kobylinski Szymon

L'horreur est humaine, et partout chez elle. Sous les flots bleus de la Méditerranée où s'endorment à jamais les migrants par milliers ; sur la terre que spolient les pilleurs de richesses enfouies et les profiteurs de la faim, dans l'air pollué par l'industrie des Hommes, ces animaux étranges dont l'hypertrophie cervicale sert à programmer l'anéantissement de la planète avec leur propre perte. L'horreur est humaine, et l'on aurait tort d'attribuer sa persistance aux maléfices du diable. Le malin, tout cornu qu'il soit, est moins malin que l'Homme dans l'invention du mal fait à l'humain.

L'horreur naît de l'Homme et l'humain s'en indigne. Nous contestons avec force, nous clamons notre colère, nous nous mettons en grève, nous signons des pétitions, nous défilons de blanc vêtus ou dévêtus, nous écrivons des billets cinglants, mais nous ne recourrons plus à la violence, nous avons appris à ne plus nous servir de nos poings. La violence est aujourd'hui bannie de la protestation contre l'horreur. Nous érigeons notre trouille en vertu : à l'horreur sans cesse subie, nous ne voulons répondre qu'avec des cris polis. Soit. Nous n'avons plus le goût du sang. Mais nous avons encore beaucoup celui des images du sang versé ailleurs, là-bas, en barbarie, chez nos voisins. Nous contemplons les images de l'horreur, religieusement, et l'antique catharsis produit son effet lénifiant. Ah ! C'est bien pire ailleurs ! Ça pourrait donc être bien pire ici ? Mais ailleurs, mais chez le voisin, c'est chez nous : là-bas est ici. Et les cadavres d'hommes, de femmes, d'enfants, échoués sur les rivages de la belle Sicile nous rappellent qu'il n'y a nulle part de dérobade à l'horreur inhumaine de l'exploitation mondialisée de la misère des hommes par d'autres hommes. Il n'y a pas de tragédie que vivent les uns pour que d'autres en tirent de graves leçons et de belles phrases, mais un destin commun à toute l'humanité et dont la qualité ne dépend que de nous. Arracher enfin l'horreur à l'humain, noble besogne pour les hommes de ce siècle si mal commencé.

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