Un matin déconfiné

Tout commence par un petit carré de papier jaune et bleu, déposé par la postière dans ma boite aux lettres. On m’avise d’un courrier recommandé à venir chercher, et je comprends que ça vient du tribunal : c’est du sérieux.

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Tout commence par un petit carré de papier jaune et bleu, déposé par la postière dans ma boite aux lettres. On m’avise d’un courrier recommandé à venir chercher, et je comprends que ça vient du tribunal : c’est du sérieux.

Cinq semaines et demi de confinement, mais les pharmacies ne vendent toujours pas les masques préservant le péquin du virus épidémique. Je sors, grimée en zapatiste du Chiapas, la moitié basse du visage dissimulée derrière un foulard en guise d’hypothétique protection. La poste m’envoie dans un bureau qui n’est pas celui de d’habitude bien qu’il soit qualifié abusivement d’habituel sur le petit autocollant vert. Je fais le crochet, traversant une partie de la ville semie-déserte, et me retrouve devant mon « bureau de poste habituel » auquel je ne vais jamais : la porte est close pour cause de corona. Une affichette me conseille de me rendre au bureau central, c’est-à-dire là où je serais spontanément allée puisque j’y vais toujours, si j’avais pris la sage précaution de ne pas lire les indications précisées sur l’avis.

Le tribunal m’écrit, ou plutôt de mystérieux huissiers audienciers : on me demande de rappliquer fissa, « dans les moindres délais », retirer au palais un non moins mystérieux acte concernant mon affaire, dont ce courrier tait le contenu et dont il est inutile de demander des précisions par téléphone puisqu’on ne me dira rien. Ces gens de loi ont une façon particulière de s’exprimer, comminatoire, accusatrice, et il me faut mobiliser toute ma force d’auto-conviction pour me rappeler que dans cette affaire, je suis concernée en tant que victime. Mes rêves de braquages de banque et d’égorgements de gras patrons n’ont été commis qu’au fin fond de mon inconscient s’appliquant nuitamment à rétablir la justice sociale, en toute innocence. Un huissier anonyme se donne la peine d’envoyer un avis recommandé le 10 avril, en pleine pandémie et blocage du pays, pour me convoquer séance tenante : l’heure est grave.

Le lendemain matin, je coche la case « convocation judiciaire » sur l’attestation de déplacement dérogatoire que je me sens bien légitime à m’accorder, et me voilà partie, portée à travers l’air contaminé par ma confiance sans faille en la justice et ses institutions. De nouveau déguisée en zapatiste, j’emprunte des couloirs de métro où errent quelques fantômes masqués et non masqués, passe devant des affiches d’une autre époque, vantant les mérites de spectacles périmés et de voyages estivaux qui n’auront pas lieu, parcours le mail fleuri où s’ébattent les merlettes et les pies qui ont oublié leur peur de l’humain, où iris et rhododendrons fanent en tête à tête.

Me voilà au tribunal, accueillie par une poignée d’hommes désœuvrés, patientant devant le détecteur de métaux que se présente une cliente : moi. Ça bipe. J’ai l’impression désagréable de me retrouver à l’entrée du parloir de la maison d’arrêt. Je retire ma montre et ma ceinture. Ça ne bipe plus. Je me rhabille et me dirige à l’accueil où, derrière un panneau de plexiglas, une dame est là, à laquelle je présente de loin le courrier reçu la veille.

- C’est fermé. Il faudra revenir après le confinement, m’informe-t-elle gentiment.

Non, le grand Kafka n’est pas mort du covid-19. Et si le talent de l’écrivain n’est malheureusement pas contagieux, son âme veille toujours sur notre sombre modernité.

Un grand merci à toutes les travailleuses et tous les travailleurs en première ligne, agents et agentes, employés et employées, de la poste, de la RATP, du tribunal, des entreprises d’entretien et de sécurité, qui, n’écoutant que leur devoir, les menaces patronales et le cri du ventre vide, au péril de leur santé et de celle de leur proches, permettent que soit assurée, au quotidien, la continuité de l’absurdité administrative.

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