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Billet de blog 24 août 2015

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Irún-Lisboa

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Nous l'avons pris, le train de nuit pour Lisbonne. D'Irún, à travers le Pays basque, à travers Castilla y León la fertile, puis rompant le Portugal comme un pain. Au bout des rails, engourdis nous nous frottons les reins et les yeux : le soleil incandescent, encore bas dans un ciel lavé, paillette d'or rouge les eaux immobiles du rio Tejo.

Treize heures et quarante minutes, c'est officiellement le compte exact du temps qu'il faudra : précisément la mesure de la portion d'éternité nécessaire. Franchir la distance entre ce que nous étions et ce que nous allons devenir, sans savoir du tout en quoi consiste cette libération que promet un peu vite l'étymologie du verbe. À côté de moi, calé sur son siège bleu-gris, assez raide, du wagon de la Renfe, un garçon de onze ans me sourit : il porte un prénom de voyageur.

Sur sa feuille de papier pliée, le contrôleur raye soigneusement de sa liste les places occupées par les passagers qui lui tendent leurs billets. Râblé, grisonnant sous la casquette réglementaire, il accueille les gens en instituteur bienveillant mais ferme : pas question de coller sa valise n'importe où. Il expose, pédagogue, les dangers du désordre. Du fond de mon espagnol scolaire, mal appris et vite oublié, refait surface une poignée de mots, épaves fragiles où me raccrocher dans ce bain d'incertitude. On s'embrasse, famille, copains, on se sépare, on se dit des choses que je comprends bien, en deux ou trois langues que je ne comprends pas. Départ.

Un vieil homme maigre a pris place devant nous : chemise blanche boutonnée jusqu'au col trop large, élimé, et complet de toile noire lustrée. Il n'ôte pas son chapeau noir à large bord. Sortie d'une poche plastique : une miche en forme de fleur, qu'il déchire et mastique par petites bouchées, avec application. Homme et chapeau, échappés d'une photographie de Cartier-Bresson : le Portugal des années 50.

Dans un train, on n'évalue jamais la distance en kilomètres, toujours en mesure de temps. Le temps est la distance faite croûte et mie, ce pain que des inconnus, rassemblés par hasard dans un même wagon, partagent. Il n'a pas pour tous la même saveur.

Le gamin au prénom de voyageur ne s'intéresse pas au paysage, mais il demeure les yeux rivés à l'écran de son téléphone. Il joue, tandis que nous quittons San Sebastian/Donostia, et que le soleil lentement décline. Les sapins, agrippés en forêt touffue à la racine de roches abruptes comme des dents, me donnent une envie de montagne. Je le dis à l'enfant : il n'est pas emballé. Il n'imagine pas ce qu'on pourrait bien y faire, à la montagne. Le paysage semble illisible pour lui : il ne voit rien. Fils de la ville et des écrans, la nature ne lui raconte aucune histoire. Enfin, regarde un peu par la fenêtre ! Il me rassure : il contemplera certainement le paysage, mais plus tard. Comment ? en podcast ?

Je jette un œil dans le wagon-bar contigu, la cafeteria del tren, très éclairée, dont les portes mettent sous verre une scène de genre : « au bistrot » ou « après le boulot ». On avait presque oublié que les trains ne sont pas seulement destinés au tourisme ou aux voyages dits pompeusement d'affaires. Dans ce wagon de seconde classe, peu de vacanciers : un petit groupe de nordiques forcément colosses et chevelus trimbalent des sacs-à-dos pesant le poids d'un âne mort. Un couple d'anglophones. Quelques propos en français, attrapés d'une oreille distraite, s'évanouissent dès San Sebastian. La plupart des voyageurs donnent l'impression de rentrer chez eux : des étudiantes qui laissent sur le quai amies ou parents agitant une main, un couple âgé et leur lourd bagage, une famille avec un bébé qui pleure un moment puis se rendort. Et des hommes seuls, d'âge moyen. Je pense à des ouvriers agricoles, à des contremaîtres, ou des techniciens. Trapus, le poil argenté, ras, ils s'accoudent au comptoir de la cafétéria comme au bistrot du coin. Je vois les dos rond, les postérieurs écrasant les coussins des tabourets hauts. Plus que pour les dilettantes, c'est pour eux que le rail creuse son chemin de fer jusque sous la jupe des montagnes. Pour ces gens qui se connaissent avant même de s'être jamais rencontrés et qui, pendant des heures, causent.

Une femme jeune s'assoit à côté du vieux monsieur au chapeau noir. Salutations. Le vieux lui parle avec respect, comme un grand-père, d'une voix égale qui s'écoule en rivière rocailleuse mais sans remous. La jeune femme murmure des réponses courtes, polies. Il ne s'arrête pas. Malgré le livre ouvert sur les genoux, malgré l'index qui tente de suivre les lignes, malgré les paupières qui se ferment et que la jeune femme presse entre deux doigts, le monologue ne cessera qu'avec l'au-revoir, quand la silhouette sombre remorquant une énorme valise s'estompera sur le quai dans les lueurs rosées du petit matin.

Au crépuscule, me surprend l'éclatante Vitoria/Gasteiz et ses rues bordées d'immeubles modernes ; ils exhibent, en lisière des voies, leurs surfaces de couleur à la mode, parfaitement lisses et démesurées. Doucement viennent la nuit et l'absence de sommeil. Le gamin abandonne son téléphone pour un livre, il tourne les pages du roman, et rit. Je n'ai rien vu de Valladolid, mais notre valise portée à bout de bras, passée de l'un à l'autre par-dessus les têtes, déplacée parce qu'il faut caser les bagages des nouveaux venus. Le contrôleur est une femme à la longue mèche platine : on peut lui raconter tout ce qu'on voudra, elle ne veut rien qui dépasse. J'ai patienté, lorgnant les vastes quais déserts de la gare de Medina del campo : là, le train avance puis recule avant de repartir. Nous sourions du nom de cette « ville de la campagne », le rêve enfin réalisé. L'enfant, très fier, me montre qu'il a lu soixante-dix pages d’affilée. Il regarde l'heure et s'étonne : il n'a pas vu le temps passer. Il trouve une position que son corps fatigué, devenu moins exigeant, accepte, et s'endort.

Il est une heure, le jour d'après. Soudain, trois syllabes et demie rebondissent de bouche en bouche : Salamanca, Sa-la-man'ca. Les hommes sortent de la cafétéria, à la file. Ils répètent Salamanca Salamanca, leurs voix tintent comme des cloches ébranlées dans la nuit. Et la ville admirable, dont je ne verrai qu'un lampadaire éclairant faiblement un banc vide, déploie soudain ses dentelles de pierre, dresse ses coupoles dorées, tend l'arc de son pont jusqu'à moi, charmée par l'orgueil de trois syllabes et demie ressassées telles un mantra. Les hommes, descendus sur le quai, allument des cigarettes. La conversation reprend. On fume, on bavarde, on a tout le temps pour soi sur le quai de Salamanque à une heure de la nuit. Le train, meilleur ami de l'homme, attend sans piaffer que rougeoie la dernière bouffée de tabac.

Les yeux fermés, j'écoute les bruits du train, les coups, les vibrations, les crissements sur plusieurs tons : du terrifiant grondement, cri de monstres telluriques, au plus aigu des frottements du métal, d'où naissent les étincelles. Et, parfois, la douceur inégalée d'un roulis presque silencieux, l'oubli velouté de la pesanteur, jusqu'au prochain aiguillage.

Très droit, la chevelure frisée, pommadée, d'un noir luisant sous la lumière crue du plafonnier, un contrôleur sans casquette me souhaite boa noite. Devant mon air ahuri, il enchaîne aussitôt dans un français impeccable. Il vérifie les billets, éteint le plafonnier. Le train repart. En consultant les horaires, j'apprendrai que nous avons stationné près d'une heure dans la gare frontalière de Villar Formosa et pas plus de cinq minutes à Salamanque.

Le wagon, peu à peu, s'éveille puis s'ébroue. Chacun s'étire, se gratte le crâne, masse son dos et ses jambes endoloris. Faut-il vraiment tant d'os dans un corps d'humain ? Tant de vertèbres, de muscles et d'articulations ? C'est trop. Les jeunes nordiques se font un thé. On ramasse ses affaires roulées sous les sièges, tandis que le train ralenti. Je cherche du regard ma valise baladeuse, je fouille les lieux pour ne rien oublier, je me mets à quatre pattes pour récupérer le roman du gamin. L'enfant ne dort plus, il baille. Et soudain, j'entends sa voix émerveillée : maman, maman, regarde le paysage !

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