Vacuoles d'espoir

En attendant, la rentrée nous arrive sous la forme d’une grande fatigue, d’un ras-le-bol global, d’une absence d’envie de vivre les galères que celleux qui nous gouvernent nous ont concoctées avec en ligne de mire une élection présidentielle encore lointaine mais dont on sent déjà les relents de moisi même à travers le masque.

 © Gilles Walusinski © Gilles Walusinski

Tel un tricot qui se défait parce qu’une maille a sauté, ça nous file entre les doigts, ça se délite sous nos yeux, vite, vite, on halète, on panique mais les boucles se détachent l’une après l’autre jusqu’à la dernière. La décennie s’achève sur une épidémie, sur le vivant qui s’en prend au vivant, s’y loge et le dévore : rien de bien nouveau en somme. L’humain est un virus pour l’humain, depuis au moins les prémisses du capitalisme. Le corona touche sans distinction de classe et de richesse a-t-on prétendu : c’est faux, il tue surtout les plus vulnérables du système mondial de l’exploitation.

Du monde d’avant ne subsistera-t-il que le pire : la compétition économique, l’exploitation de la totalité du vivant, le culte du profit, la haine des différences, le vedettariat imbécile et la dégradation de tout en produit rentable livrable en un clic ? L’éternelle bêtise de la cupidité et des égoïsmes semble survivre à tous les désastres. Et s’il n’en reste qu’unE, l’ultime rescapéE composera sur les ruines fumantes un business plan pour se hisser en quelques mois au top du classement des grandes fortunes avant d’être boufféE par les blattes. Les plus malinEs élaborent maintenant, en toute hâte, un plan d’amortissement des frais de la catastrophe éco-compatible que le grand boum réduira en miettes.

En attendant, la rentrée nous arrive sous la forme d’une grande fatigue, d’un ras-le-bol global, d’une absence d’envie de vivre les galères que celleux qui nous gouvernent nous ont concoctées avec en ligne de mire une élection présidentielle encore lointaine mais dont on sent déjà les relents de moisi même à travers le masque. Libéralisme effréné et remontée du nationalisme sont les deux vielles carnes tirant le char des ambitions électorales post-épidémie. De ça aussi, on va en boire jusqu’à la lie. Pas moyen d'échapper à la répression, ni à la la réduction au trivial.

Avant, nous fuyions les angoisses inoculées en nous réfugiant dans les salles de cinéma, les théâtres, les librairies. Saura-t-on un jour pourquoi l’épidémie fut le prétexte à la destruction de l’ensemble du secteur de la culture auquel, tant bien que mal, nous accrochions nos soifs de rêver et de comprendre, nos besoins de consolation et de beauté ? Ne survivront que les poids lourds de l’industrie culturelle qui nous gavent comme des oies de leurs têtes de gondole prémâchées à péremption accélérée. Achats réflexes et consommation rapide : vite avalé, vite oublié.

Dans le maelstrom, trouver la force de chercher une autre voie, d’écouter d’autres voix, de s’extraire de la mêlée des opinions pour lire et réfléchir : inventer des espaces où échanger est désirable, où prendre soin de l’autre est possible. Briser le cercle, construire des vacuoles d’espoir et de liberté. Et persister à formuler des questionnements, à créer des formes nouvelles d’art et de solidarité. Faire vie comme on fait sécession.

Sinon, que restera-t-il de nous ?

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