Ce dont nous parlons

Ça fait des vagues, très hautes parfois, des vagues de mots si pleins, si denses qu’on les croirait durs comme des pierres, des mots pour tout bouleverser et tout construire aussi.

Porte de la Chapelle, 2017 © Gilles Walusinski Porte de la Chapelle, 2017 © Gilles Walusinski

Ce dont nous parlons. Ça fait des vagues, très hautes parfois, des vagues de mots si pleins, si denses qu’on les croirait durs comme des pierres, des mots pour tout bouleverser et tout construire aussi. Comment nous en parlons. Pour qu’on ne puisse plus jamais dire ce qui se disait avant notre vague de mots façonnant la réalité, lui donnant sa forme, son énergie. Ça ne sera plus jamais pareil puisqu’on n’en parle plus pareil, disons-nous. Alors, nous croyons tenir quelque chose : un langage. Du solide dans les têtes et entre les mains de ceux et celles qui s’opposent au silence, qui s’opposent à la réduction du réel, à son rabougrissement, au rapetissement de l’horizon commun à la courte vue de chacun replié sur ses intérêts individuels, sur son petit univers. Un langage qui fait lien entre nous et avec les autres.

Pendant des mois, nos mots ont élargi l’espace, ont accueilli l’Étranger. Nos mots avaient d’autant plus de poids qu’ils se faisaient l’écho des actes de solidarité, des luttes et des actions de terrain. Il y avait le début d’un rapport de force : nos mots et nos gestes contre le refus d’accueillir, contre le rejet de l’autre, contre la détestation des exilés, leur enfermement et leur renvoi dans les pays dangereux, qu’ils ont fuis. Il y eut des défaites mais des victoires aussi. Nous avions l’impression d’aller de l'avant, à petits pas, malgré tout : nous fêtions quelques reculades de l'Etat et quelques avancées, l’abolition du délit de solidarité.

Mais les barrières ont la solidité de l’airain. Murs de fer : les frontières, les égoïsmes nationaux, les petits calculs politiques toujours dans la même marge, celle de l’extrême droite. Les interdictions d’accoster, les interdictions de sauver, la criminalisation de l’aide aux exilés ont eu raison de nos mots. Il n’y a plus de bateau, ou presque, pour sauver les migrants de la noyade parce qu’il n’y a plus de port où débarquer. Il n’y a plus de bouche, ou presque, pour crier contre l’infamie parce qu’il n’y a plus d’oreille pour entendre. Il n’y a plus de mots, ou presque, pour dénoncer ce qui restera dans l’histoire comme l’un des plus grands carnage de notre époque, ce qui sera notre plus grande honte devant les générations futures. La vague de nos mots s’est muée en clapotis qui n’intéressent plus personne. On ne voit plus les noyés, on n'en parle plus. Les exilés périssent dans l'ombre, submergés par la banalité du mal. Notre langage est devenu inaudible ; il ne nous sert plus, qu’entre nous, à maintenir les réseaux d’entraide. C’est beaucoup et c'est trop peu. Devant nous cette froide évidence : le silence a gagné, un silence bruissant des maux de la xénophobie et du claquement sec du drapeau national.

Ce dont on parle. Comment on en parle. Une nouvelle vague de mots s’est dressée dans le ciel jaune. Un autre langage s’est fait entendre, en une d’une actualité avide de récits neufs. Un langage fait de mots qui ont aussi leur force et la dureté des pierres. Un langage décrivant une réalité et des souffrances subies, s’appuyant sur des luttes et des actions mais qui porte en lui cette tâche aveugle : l’Étranger n’y a pas sa place. Aucun progrès ne se fera sans les migrants, la pire des régressions surgira contre eux.

 

 

 

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