Deux ans de vie à la rue

Les familles roms expulsées de leurs habitations du boulevard de la Boissière à Montreuil vivent sans domicile fixe depuis maintenant deux ans : des hommes, des femmes et une vingtaine d'enfants. Mais qu'est-ce que ça veut dire, deux ans de vie à la rue?

Montreuil, juillet 2018 © Gilles Walusinski Montreuil, juillet 2018 © Gilles Walusinski

Deux ans.

28 juillet 2016 : quinze familles sont expulsées du local industriel désaffecté dans lequel elles vivaient depuis six ans, boulevard de la Boissière à Montreuil. Le bâtiment est aussitôt démoli. Une cinquantaine d’hommes, de femmes et d’enfants, dont certains n’ont que quelques mois, se retrouvent soudain à la rue. Cinquante personnes, parmi les dix mille Roms expulsés de leurs habitations précaires en France en 2016. Une vingtaine d’enfants. Léo avait exactement trois mois et douze jours quand a commencé sa vie à la rue.

Montreuil, août 2016 © Gilles Walusinski Montreuil, août 2016 © Gilles Walusinski

28 juillet 2018 : deux ans plus tard, derrière les palissades du boulevard de la Boissière, les herbes ont poussé haut entre les gravas. L’expulsion a produit des familles sans domicile et un terrain vague. Le vide plutôt qu’un abri pour les familles que l’on laisse à la rue. Les mètres carrés constructibles valent cher, de plus en plus cher dans cette ville de la petite ceinture hérissée de grues où, à la fin, c’est toujours le béton qui

Montreuil, boulevard de la Boissière juillet 2018 © Gilles Walusinski Montreuil, boulevard de la Boissière juillet 2018 © Gilles Walusinski
gagne. Alors on enferme les mètres carrés qui valent de l’or dans le coffre fort d’une palissade bien gardée, et on abandonne les pauvres à la rue. Les familles sont toujours très attachées au quartier de la Boissière, Elisabeta se souvient de ce temps où il y avait « la maison » comme une période de bonheur, une oasis après déjà bien des années d’errance de squats en cabanes, et combien d’expulsions successives ? Pauvre maison en vérité, mais un « chez soi » qu’au lieu de détruire on aurait pu retaper, au moins le temps d’organiser un vrai relogement. En écoutant les mères deux ans après, on comprend qu’une expulsion telle que celle qu’elles ont vécue, c’est comme si on leur avait arraché brutalement une part d’elles-même. On imagine le traumatisme pour les enfants.

Le béton frais ne reloge pas les familles sans abri. Il pourrait : il l’a fait dans le passé, à Nanterre, à Champigny ou Gennevilliers. Mais c’était une autre époque, celle où l’on se préoccupait du logement social parce qu’il effaçait les bidonvilles sans effacer les populations. Aujourd’hui, non. Le Grand Paris repousse les pauvres. Plus loin, toujours plus loin. En désenclavant le quartier de la Boissière grâce au prolongement du métro et du tramway, le Grand Paris fait exploser le prix du mètre carré dans cette partie de la ville. Les familles avaient été logées par la maire précédente dans ce bâtiment industriel vacant, avec une convention d’occupation précaire de quelques mois. Elles y sont restées six ans. Mais la mairie actuelle leur fait comprendre qu’elles doivent partir, c’est-à-dire disparaître de l’espace de la ville. Et la Préfecture, quand ça lui prend, passe distribuer une poignée d’inutiles et humiliantes Obligation de Quitter le Territoire Français (OQTF). 

Montreuil, août 2016 © Gilles Walusinski Montreuil, août 2016 © Gilles Walusinski

On me dit que des milliers de gens rêvent d’habiter à Montreuil. Et l’on prononce, en guise d’argument définitif, le nombre merveilleux des demandes de logement social en attente d’une réponse positive. Alors pour ces cinquante pauvres-là, ma pauvre, faut pas rêver ! La gentrification des anciennes communes populaires, le pousse-toi-d’là-que-je-m’y-mette de la bourgeoisie sur les territoires des moins riches, se fait à coup de boutoir dans les têtes. Il n’y a pas d’autre alternative que de laisser le fric l’emporter avec le béton, partout, tout le temps, car le fric est le plus fort, partout, tout le temps. C’est comme ça : un logement en proche banlieue est un privilège de riches depuis qu’habiter sur Paris est devenu un privilège de très riches. Et la mixité sociale, la diversité, ne sont plus que des arguments de vente pour promoteurs à la recherche de Bobos solvables ayant le goût de l’exotisme, des guinguettes associatives et de la construction éco-responsable avec toits végétalisés. Quand tous les espaces verts auront été dévorés par la spéculation immobilière, quand tous les squatteurs auront été virés de force, même en toute illégalité, quand les locataires peu fortunés auront été contraints au départ, Montreuil ne sera plus Montreuil mais qu’importe : on entretiendra le mythe par des expositions sur les chibani et des festivals d’art engagé, on organisera dans l’entre-soi de chouettes concerts de jazz manouche en souvenir des Roms qui ont vécu ici, pendant des décennies. On fera de beaux livres sur la culture des tsiganes de Montreuil, « intimement liés à l’histoire de la ville ». Où sont-ils maintenant ? Tout le monde s’en tape : musique !

Montreuil, août 2016 © Gilles Walusinski Montreuil, août 2016 © Gilles Walusinski

Deux ans.

Deux ans de vie à la rue.

Il paraît que c’était pour leur bien, l’évacuation urgente de ce local jugé insalubre et dangereux après un incendie. Le maire a pris un arrêté de péril imminent, la préfecture a expulsé. Aucun relogement n’a été anticipé, à peine quelques propositions d’hébergement d’urgence inadaptées

Montreuil, août 2016 © Gilles Walusinski Montreuil, août 2016 © Gilles Walusinski
donc inacceptables. Le péril, le vrai, c’est la vie à la rue. Pour tous, et surtout pour les enfants. Ni toilettes, ni douche : aucun bloc sanitaire installé à proximité des tentes hier et des voitures aujourd’hui, un point d’eau courante, mais seulement aux heures d’ouverture du cimetière contigu. Le péril, c’est deux ans de vie à la rue tandis que les herbes folles poussent derrière une palissade. L’autre jour, Luminita était malade et fatiguée, elle somnole un instant et se réveille en sursaut : son petit avait filé, il était presque arrivé sur l’avenue où les véhicules passent à vive allure. La vie à la rue, c’est le devoir d’une attention constante : aucun moment de relâchement n’est possible quand les enfants sont toujours en danger.

Elles ne sont pas les seules, ces familles-là, qui vivent comme elles peuvent, à la rue. Dans des voitures, dans des camionnettes, sous la tente, en hôtel, ballottés ici et là. 30 000 enfants en 2012, selon l’INSEE. Trente mille enfants sans domicile fixe en France en 2012. Et six ans plus tard ? Combien d’enfants grandissent aujourd’hui dans nos rues ? Plutôt que de loger les sans abri, on se met à imaginer des frigos installés sur les trottoirs ou des consignes pour entreposer les affaires des SDF. Rendre la rue habitable ? Même pour les familles et les enfants ? Ce retour en arrière considérable, la réapparition des « enfants des rues », réalité que l’on croyait engloutie avec les deux siècles précédents, nous nous habituons à le considérer, sinon normal, malheureux mais inévitable. Avec en plus, pour les Roms, l’idée reçue que cette vie-là, c’est dans leur culture. La misère comme culture, il fallait le trouver ! Et pourquoi pas dans leur ADN ? La prétendue culture rom est un grand fourre-tout dans laquelle les non-roms mettent ce qui les arrange, sans égard pour la vraie culture rom qui ne les intéresse pas.

Montreuil, août 2016 © Gilles Walusinski Montreuil, août 2016 © Gilles Walusinski

Montreuil, août 2016 © Gilles Walusinski Montreuil, août 2016 © Gilles Walusinski
Dans le bus montant vers le cimetière, un garçon de huit ans, côté fenêtre, regarde stupéfait l’alignement des voitures et les familles autour ; des enfants de son âge jouent en courant. Il interroge son père qui lui répond : « C’est des Roumains. » Cette seule phrase de trois mots pour toute explication, considérée suffisante. Et si un.e Roumain.e avait été présent.e dans ce bus, il ou elle aurait sans doute repris vertement le père pour avoir assimilés les Roumains aux Roms. C’est ainsi que l’on informe les enfants. Que pensera le marmot de son camarade roumain ? Comment l’accueillera-t-il dans l’école, dans la classe, après avoir vu dans quelles conditions terribles il vit, sans autre « explication » que sa nationalité ? Qu’a pensé de ce court dialogue, Andréa, assise à côté de moi, c’est-à-dire en face de ce père et de son fils mais qu’ils n’ont pas vue tant ils ne pouvaient pas la voir ?

Ce sont majoritairement des enfants nés de parents étrangers, notent les statistiques. Suivez mon regard, disent certains commentateurs qui en toute saison tendent leur micro aux extrêmes droites. Le racisme assumé comme solution au mal logement des enfants ? On y pense, un peu partout en Europe. La déportation pour solution finale, ça rappelle encore quelque chose aux vieux de la vieille, mais les anciens disparaîtront avec leur mémoire, ce n’est qu’une question de temps. Tandis qu’en Méditerranée se noient par milliers les étrangers fuyant la guerre, sur les réseaux sociaux on en appelle à l’extermination des Roms, sans trop risquer d’autre sanction qu’une suspension provisoire de son compte et encore faut-il avoir été signalé par les rares internautes que ce type de propos choque. Et quand ces tweets rageurs, ces appels à la haine sont publiquement dénoncés, il y en a pour reprocher au dénonciateur de faire de la publicité à l’antitsiganisme. Ainsi, il faudrait se taire ?

Montreuil, septembre 2016 © Gilles Walusinski Montreuil, septembre 2016 © Gilles Walusinski

En écrivant régulièrement, depuis deux ans, sur les familles roms de la Boissière, au point de lasser par tant de répétitions, de ressassement maniaque d’une réalité immobile, engluée dans une ornière profonde comme un gouffre, est-ce que je les aide ? Est-ce que je les dessers ? Il vaudrait peut-être mieux qu’elles s’effacent de l’espace médiatique, ne plus en parler, pour ne pas attirer l’attention et donc la répression. On entend cela, parfois, que c’est à cause des quelques personnes solidaires ou des associations qui protestent contre les conditions de vie inacceptables, que les campements sont évacués. On voit le tour de passe-passe, conduisant les familles roms à toujours plus se cacher, à se méfier de tous, à refuser toute aide et se terrer à l’écart du reste de la population.

Montreuil, août 2016 © Gilles Walusinski Montreuil, août 2016 © Gilles Walusinski
Ou bien : assez de misérabilisme, parlez plutôt des Roms médecins, avocats ou stars du foot ! On entend cela aussi, de la part des Roms qui ont accès aux médias, de ces associations d’auto-promotion qui ne mettent guère les pieds sur les terrains boueux des bidonvilles. Ils en ont assez qu’on associe Rom et misère, ils aimeraient pouvoir revendiquer leur identité sur du positif, raconter leur success story sans qu’on les ramène toujours aux bidonvilles, ce caillou dans le soulier de ceux et celles qui « s’en sont sortis ». On comprend cela. Mais on comprend aussi que les familles roms de la Boissière, tout le monde serait soulagé de les voir disparaître. D’ailleurs, elles n’intéressent plus personne puisque tout le monde les connaît depuis plus de dix ans qu’elles vivent là. Elles font partie du décor, mais combien de ceux qui les côtoient tous les jours s’apercevraient de leur disparition ?

« Mon vœu est de parler avec autant de soin et d'aussi près de ce qui est vrai que j'en suis capable » se promettait James Agee en décrivant les paysans misérables de l’Ouest américain pendant la crise des années 1930, «  je ferai le peu qui est en mon pouvoir en écrivant. Seulement ce sera très peu. Les capacités me manquent et si je les avais, vous ne vous approcheriez pas du tout du résultat. Car vous ne pourriez guère continuer à vivre si vous vous en approchiez. » Sans le talent d’Agee, je fais miennes ses déclarations. Le silence tue, comme la vie à la rue.

Montreuil, octobre 2016 © Gilles Walusinski Montreuil, octobre 2016 © Gilles Walusinski

Deux ans.

Alors, quoi de neuf depuis tout ce temps ?

Qu’est-ce qu’ils deviennent donc nos amis roms ? Hein ?

Ah non, c’est pas la grande forme. Pas du tout.

Montreuil, octobre 2016 © Gilles Walusinski Montreuil, octobre 2016 © Gilles Walusinski
Mais ça pourrait être pire : à Champs-sur-Marne, les familles qui vivent dans les bois, harcelées par la maire, viennent de subir leur soixante-seizième expulsion en six ans sans aucune forme de prise en charge : du racisme en acte, en dehors de toute procédure légale. À Marseille aussi les pelleteuses ont détruit les cabanes des écoliers en vacances. À Montreuil, le long du cimetière, pour l’instant les familles sont tranquilles et l’on est bien conscient que ça ne doit pas plaire à tout le monde ces Roumains qui vivent dans des voitures ressemblant de moins en moins à des voitures. Heureusement qu’il y a des voisins solidaires. Heureusement que l’une donne des vêtements, l’autre des provisions, des couches ou un porte-bébé, et l’autre encore des sous qui serviront à acheter une poussette à deux places ou des médicaments. Heureusement que des amies organisent pour les enfants des jeux et des ateliers. Mais ne pas être pourchassés quotidiennement par la police, bénéficier du soutien amical de quelques voisins, ça ne suffit pas pour faire une vie.

C’est comme un puzzle. On se dit : voilà les pièces en vrac, en les assemblant patiemment on obtiendra un joli résultat. On contemplera une belle image : le panorama grandiose de « l’insertion » à la française. On verra la République, on verra l’Égalité et ses copines la Liberté et la Fraternité, toutes ces belles valeurs de la France. Parce que les Roms de Roumanie ne sont pas les premiers immigrés à s’installer ici, alors il n’y a pas de raison qu’au bout de toutes ces années ces familles-là soient encore dans la rue ! On a ses naïvetés. Et l’on se met à la recherche des bonnes pièces : la santé, l’école, les aides sociales, le travail, le logement... Hélas, le jeu est truqué : rien ne colle et c’est l’horrible image de l’exclusion qui toujours grimace sur ce puzzle maudit.

Montreuil, août 2016 © Gilles Walusinski Montreuil, août 2016 © Gilles Walusinski

Cela fera bientôt huit mois que Luminita et Mihai ont déposé leur demande d’Aide Médicale d’Etat. Huit mois d’aller-retour de courriers avec la CPAM, d’exigence répétée de documents, dont le détail ennuierait les lecteurs mais que résume facilement l’adjectif « kafkaïen ». Face à face impossible, les agents de l’AME ne sont joignables que par lettres ou par mail. De l’écrit, toujours de l’écrit, à destination d’une population

Montreuil, septembre 2016 © Gilles Walusinski Montreuil, septembre 2016 © Gilles Walusinski
étrangère dont chacun sait qu’elle pourrait avoir des difficultés en lecture, surtout quand on connaît le langage de l’administration. Il est impensable qu’une famille puisse se débrouiller seule avec les demandes réitérées de la CPAM, en respectant les délais de réponse impartis. Pour les enfants, l’obtention de l’AME est, en théorie, immédiate et sans condition. Depuis huit mois Andréa et Léo ont eu une petite sœur mais ils attendent toujours leur carte d’AME. Hier, Luminita a encore reçu un courrier de la CPAM : on lui réclame la totalité des documents déjà fournis, comme s’il s’agissait d’une ouverture de dossier, comme si rien n’avait été fait depuis huit mois. Qu’est-ce qu’ils en font des demandes d’AME à la CPAM ? Quelles consignes reçoivent les agents ? C’est à se taper la tête contre les murs, si on en avait.

Montreuil, juillet 2018 Montreuil, juillet 2018

Quand les enfants sont malades, leur maman les emmène aux urgences et elle ressort avec une ordonnance : il faut payer les médicaments. Comment ? Pas avec les allocations familiales, en tout cas. Le dossier CAF a vite été classé « prestations sans droit » pour cause d’absence de titre de séjour qu’ils n’ont pas à avoir, étant citoyens européens. Alors avec les revenus du travail des parents ? Oui, mais ces revenus sont d’autant plus modestes que la police fait la guerre aux biffins et détruit avec une régularité admirable les marchandises de récupération glanées dans les rues avant même qu’ils aient pu les revendre pour une poignée d’euros sur le marché aux puces, parce qu’il paraît que c’est illégal. Dégoter un travail salarié ? Pas facile, il suffit de se documenter sur les discriminations que les Roms subissent dans leur accès à l’emploi pour s’en convaincre. Alors, la manche ? C’est pas beau de mendier, surtout avec les enfants, ça heurte la sensibilité des petit-bourgeois. Des médicaments pour l’un ou un repas pour tous ? Voilà le genre de choix auxquels sont confrontés des parents pauvres. Alors ? La santé se dégrade, les dents, les bronchites ne sont pas soignées et si aucun Rom ne porte jamais de lunettes c’est certainement parce qu’ils ont tous de très bons yeux. Alors, on pourra encore longtemps se faire plaisir en reprochant aux familles roms de ne rien faire pour « s’intégrer».

Montreuil, novembre 2016 © Gilles Walusinski Montreuil, novembre 2016 © Gilles Walusinski

Deux ans de vie à la rue.

Les écoliers qui ont fait la rentrée en septembre 2016, tandis que leurs familles vivaient sous des tentes casées derrière le théâtre de Montreuil, sont déscolarisés ou fréquentent l’école ou le collège très irrégulièrement. Les timides volontés de rescolarisation s’épuisent vite quand on vit à

Montreuil, novembre 2016 © Gilles Walusinski Montreuil, novembre 2016 © Gilles Walusinski
la rue. Un sommeil difficile, des repas aléatoires, une angoisse permanente du lendemain n’aident pas à apprendre. L’impossibilité de s’établir durablement ni en France ni en Roumanie, d’avoir une vie normale ni en France ni en Roumanie, complique toutes les démarches : les familles font le grand écart, un pied à Montreuil et un autre deux mille kilomètres plus loin à Sibiu, avec une épine dans chaque orteil et un clou dans les talons. Les nécessaires va-et-vient interdisent une scolarisation suivie. Une seule enfant a fait son année scolaire complète et va rentrer au CP (recevra-t-elle l’allocation de rentrée scolaire à laquelle elle a droit ? J’en doute). Les mères-et-pères-la-vertu que l’on entend glapir contre les mamans roms « qui ne mettent pas leurs enfants à l’école », se sont-ils un jour penchées sur la situation concrète de ces familles ? Non. Ils s’en moquent. Les parents et leurs enfants qui fouillent les poubelles ou mendient à la sortie du supermarché sont une aubaine pour les braves gens qui peuvent donner libre cours à leur racisme en se sentant justifié. Surtout ne rien faire pour que ça change, c’est tellement pratique.

Angela n’en peut plus de faire la manche, elle demande si elle ne pourrait pas avoir une petite allocation, pour que ça s’arrête cette vie-là ou au moins que la pression soit moins forte. Mais tout se conjugue pour qu’Angela et les autres femmes restent consignées à la manche, avec leurs filles, dans la poussière et sous le regard accusateur des gens honnêtes. Pendant combien de générations encore ?

Montreuil, août 2016 © Gilles Walusinski Montreuil, août 2016 © Gilles Walusinski

Donc, ça ne change pas. Les vieux meurent au pays et les enfants naissent ici, mais il n’est pas certain que ces enfants connaîtront une vie tellement meilleure que celle de leurs parents parce que tout est fait pour que ça ne marche pas, pour décourager les familles et les contraindre à repartir. Mais les familles sont toujours là, car elles n’ont pas le choix : la misère et la discrimination, là-bas, sont encore bien pires qu’ici. Obtenir un logement social, le seul moyen vraiment efficace pour que leur situation s’améliore, les obligerait à passer par toutes les étapes longues et difficiles d’un programme « d’intégration » qui comprend des dispositifs aussi inopérants que coûteux : hébergements provisoires pendant des années ou villages d’insertion. Ces bidules à « résorber les bidonvilles » font vivre pas mal de gens, il y a des subventions à la clé, mais on voit bien que les campements se reconstituent toujours, avec les mêmes familles déjà maintes fois expulsées, qui n’ont aucune envie de subir la surveillance pointilleuse et le contrôle social que ces dispositifs leur imposent. Et pourquoi, d’ailleurs, l’accepteraient-elles ? Au nom de quoi ? Qui voudrait vivre dans un village d’insertion coupé du reste de la population, et dont les règlements ressemblent à ceux d’un camp d’internement ?

Montreuil, avril 2017 © Gilles Walusinski Montreuil, avril 2017 © Gilles Walusinski

Les municipalités fourguent le problème de « l’insertion » à une poignée d’associations peut-être bien intentionnées mais qui n’ont pas les moyens de faire mieux que d’appliquer leur onguent de bonnes actions sur une jambe de bois. Contre une part du budget municipal qu’elles

Montreuil, septembre 2016 © Gilles Walusinski Montreuil, septembre 2016 © Gilles Walusinski
espèrent voir renouveler les années suivantes, elle font un peu le travail d’ouverture des droits qui devrait être effectué par les services sociaux et se salissent les mains en triant les familles « méritantes », qui bénéficieront de leur aide, et les autres qui pourront dès lors être chassées en toute bonne conscience puisque la mairie aura « fait quelque chose » pour les Roms. Depuis que la solidarité est devenue une économie en pleine expansion, le pauvre est un produit qu’il faut conditionner, et quand il est étranger il n’échappe pas aux vieux réflexes colonialistes, on le considère comme un sauvage que des âmes charitables se chargent de civiliser, par dressage autoritaire. Il n’est pas nécessaire, toutefois, que ces associations d’insertion obtiennent un quelconque « résultat » réel. Leur seule existence suffit à la communication locale, on ne leur en demande pas plus et surtout pas de remettre en question l’utile rengaine : les familles roms « ne veulent pas s’intégrer ».

Montreuil, avril 2018 © Gilles Walusinski Montreuil, avril 2018 © Gilles Walusinski

Alors les familles de Montreuil comme celles d’ailleurs, fuient les hébergements d’urgence, les petites chambres d’hôtel invivables avec les enfants puisqu’on ne peut y cuisiner, financées par le 115 qui engraisse sur les deniers publics des marchands de sommeil officiels. Cela permet à la mairie de clamer très fort, à l’intention de son électorat, que les Roms ont refusé les « relogements » généreusement proposés : le jeu

Montreuil, juillet 2017 © Gilles Walusinski Montreuil, juillet 2017 © Gilles Walusinski
mensonger sur les mots vaut bien le bénéfice électoral qu’on en attend. Les territoires et les préfectures se renvoient la balle de la responsabilité des enfants à la rue, surjouent la discorde et le rapport de force dans une comédie macabre qui peut encore durer longtemps. On ne sait ce que l’État a à gagner en laissant prospérer tous les profiteurs de misère : patrons exploiteurs de mains d’œuvre sans papier, caïdats des chefs de platz, recruteurs roms et non-roms qui taxent un tiers de la paye aux travailleurs qu’ils viennent ramasser sur les campements, vendeurs de vraies-fausses fiches de paye et de martingales administratives, églises qui rôdent en quête d’âmes à sauver.

Deux ans de vie à la rue, en bas des tours HLM peu à peu rénovées. Et le vaste cimetière s’étend, derrière le mur à claire-voix, métaphore de terre et de marbre : dans ce monde que l’on fait aux Roms, seuls les morts reposent en paix.

Montreuil, août 2016 © Gilles Walusinski Montreuil, août 2016 © Gilles Walusinski
Montreuil, avril 2017 © Gilles Walusinski Montreuil, avril 2017 © Gilles Walusinski
Montreuil, juin 2017 © Gilles Walusinski Montreuil, juin 2017 © Gilles Walusinski
Montreuil, juillet 2018 © Gilles Walusinski Montreuil, juillet 2018 © Gilles Walusinski
Montreuil, juillet 2017 © Gilles Walusinski Montreuil, juillet 2017 © Gilles Walusinski
Montreuil, juillet 2018 © Gilles Walusinski Montreuil, juillet 2018 © Gilles Walusinski

 

 

 

 

 

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