Lettre à Fatoumata-Sophie

Je t’écris alors que tu vas prendre l’avion pour la première fois. Tu vas découvrir la Guinée, la ville de Conakry, le pays de ta famille.

Tu vas voyager librement, sans danger, sans crainte d’être tracassée par des contrôles douaniers sourcilleux ni de ne pouvoir revenir à cause de blocages administratifs et policiers. Presque comme si les frontières n’existaient pas, leur passage réduit à de simples formalités, parce que tes papiers sont en règle, parce que tu es Française aussi. Tes parents te diront peut-être, quand tu seras plus grande, ce que cette maudite ligne imaginaire que l’on appelle frontière a représenté pour eux. Ta mère et ton père te raconteront s’ils le veulent, l’exil : ce qu’ils ont vécu de souffrance et d’espoir, la peur quotidienne éprouvée par les personnes dites "sans-papiers" dans ce pays qui est pour toi comme pour moi celui de notre naissance. Peur à chaque instant d’être contrôlées, d’être prises, d’être enfermées, maltraitées, expulsées. Mais parce que leur histoire à eux se termine bien, que le courage, la constance et la volonté ont fait céder les barrières les plus stupidement têtues dressées par l’État sur le chemin des exilés, ils préféreront peut-être tourner leurs regards vers l’avenir.

Alors il te faudra les questionner, tant la mémoire de ce que les femmes et les hommes de Guinée et d’Afrique auront vécu dans ces années terrible du XXIe siècle devra être conservée et transmise. Cette histoire sombre de l’exil, qui s’ajoute à tout ce que les Africains ont subi de souffrances par le passé, c’est notre présent. Le refus d’accueillir les réfugiés, le mépris envers les étrangers, l’humiliation, les maltraitances, l’indifférence : ceux qui ont le pouvoir d’agir globalement et de décider du sort de populations entières en seront responsables et coupables devant l’histoire, devant l'humanité. Ceux qui obéissent aux ordres injustes et les exécutent aussi. Mais il y a les réseaux de solidarité, les habitants qui accueillent, aident, hébergent, alertent l’opinion, tentent d’empêcher les expulsions, se révoltent. C’est grâce à l’un de ces réseaux que j’ai eu la chance de rencontrer ta maman, et le bonheur de devenir ta grand-mère hors des étroites limites de la biologie. Puissions-nous avoir la force de renverser ceux qui pèsent si lourdement contre l’humanité, ceux qui dirigent nos vies malgré nous dans un sens contraire à tout ce que nous aimons, voulons, pensons.

Tu vas découvrir la Guinée, cette terre dont j’ai si souvent entendu parler mais que je ne connais pas. Comme bien d’autres enfants de France, tu es le lien entre deux continents, deux pays, deux cultures, plusieurs langues. C’est ta richesse qui vaut mille trésors. Ta mère te racontera sûrement comment la splendide Guinée a été le premier pays colonisé par les Français à gagner son indépendance dès 1958. Elle en est fière. Ta grand-mère et ton grand-père te confieront peut-être leur tristesse à voir leur ville se vider de sa jeunesse désespérée, qui ose le voyage en dépit des dangers. En France comme en Guinée, il y a beaucoup à apprendre et à comprendre, il y a beaucoup de raisons de lutter. Mais tu as le temps. Tes oncles, tes tantes, tes cousins et cousines, toute ta famille t’attend simplement comme la merveille que tu es.

Hier, c’était ton anniversaire. Dans ta robe de princesse tu regardais la fête d’un air étonné. Tu as un an, et ne sais pas encore quel espoir tu représentes : que ce monde enfin change, et qu’il ait ton beau visage.

Je pense à toi, à vous, là-bas. Je t'embrasse fort.

 © Gilles Walusinski © Gilles Walusinski

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