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Billet de blog 27 février 2016

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Relativité des temps

Aujourd'hui, tout va très vite. Pourtant, une poignée d'irréductibles résistent à la fuite éperdue du temps.

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Illustration 1
Ai © Gobin et Nargeot

Ça va trop vite, dit le piéton penaud, qui voit son bus lui filer sous le nez. Depuis que s'allonge son espérance de vie, l'homo modernicus n'a plus de temps à perdre : son existence est une course contre la montre à laquelle il participe joyeusement même s'il sait que sur la ligne d'arrivée, il n'y a qu'une seule gagnante : la grande faucheuse. C'est que, de nos jours, il faut être productif. Monsieur apprend un nouveau métier tous les six mois, Madame le mandarin en dix jours. Deux fondent un foyer en un clic puis se séparent par sms. L'ado écrit un best-seller dans le quart d'heure tandis que la fillette de dix ans cartonne à la tête de sa première start-up montée pendant la récré. On ne peut pas être et avoir été prétendaient les anciens : aujourd'hui le présent s'est effacé, on est immédiatement has been.

Quelquefois, un train trop impatient d'accomplir le prodige du transport instantané déraille et, vaincu par le chronomètre, se couche sur le flanc. Mais le fait divers est vite oublié par les voyageurs pressés de se rendre en un clin d'oeil de Blagovechtchensk à Antofagasta en passant par Maubeuge, et ne pas rater Ruquier. La course folle reprend de plus belle : tout ce qui date d'un moment est déjà une antiquité.

Pourtant, une poignée d'irréductibles résistent à la fuite éperdue du temps. Tandis que tout autour on s'active, on s'agite, on se précipite : eux se hâtent lentement. Semblables à l'unau indolent ou au roc que rien n'émeut, ces résistants à la promptitude se dépêchent avec circonspection et réagissent à la traîne. On trouve ces languissants spécimens dans des réserves spéciales plantée de vieux arbres que les gens appellent des syndicats. Mais attention, pas en bas, pas au niveau des racines où tout un petit peuple de militants s'active dans leur époque pour dynamiter le bolide des réformes qui écrase à grande vitesse les acquis sociaux. Non, les immobiles évoluent à leur rythme sur les plus hautes branches, celles qui touchent au ciel des cabinets ministériels. Le nez levé, on guette leurs décisions, une proclamation presque virulente, la date éventuelle d'une possible mobilisation incertaine, mais comme des fruits blets elles tomberont peut-être, après la réunion d'après la réunion d'après. Trop tard, on n'a plus besoin d'eux.

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