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Billet de blog 27 décembre 2015

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Dans le camp vitrine

Déporté au camp de Theresienstadt entre 1942 et 1945, Arthur Goldschmidt y a réalisé une centaine de dessins qu'il a rapporté après sa libération.

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Illustration 1
Camp de concentration de Theresienstadt © Arthur Goldschmidt

Déporté au camp de Theresienstadt entre 1942 et 1945, Arthur Goldschmidt y a réalisé une centaine de dessins qu'il a rapporté après sa libération. Images de la survie dans le camp, dans les dortoirs, portraits de déportés, vieillards, femmes, enfants, mais aussi arbres et paysages. Le crayon d'Arthur Goldschmidt ne trace pas sur le feuillet les représentations de l'expérience concentrationnaire telles qu'elles sont devenues des « clichés » inévitables, quel que soit leur degré de fidélité à la réalité. Pas de shlague et d'uniforme rayé des déportés, pas de corps décharnés ni de cheminées fumantes, des barbelés discrets, des cadavres peut-être, mais il s'agit plus probablement de personnes endormies. Dans les dessins de Goldschmidt, l'horreur n'est pas ostensible. On pourrait croire parfois à des scènes de la vie champêtre, si une certaine pesanteur dans l'attitude des êtres, trop longuement assis, leur maigreur, les vêtements fatigués, des détails comme cette charrette emplie de cercueils que l'on débarque au petit matin, l'horizon souvent obstrué par un mur, et le silence qui semble avoir envahi l'espace, n'alertaient le spectateur. Il n'est pas question ici de partie de campagne, mais de l'attente indéfinie de ce qui va arriver : une mort certaine.

Certes, Theresienstadt est ce camp vitrine où les nazis déportèrent les Juifs les plus visibles par leur notoriété, leur grand âge ou leur croix de guerre, et dont la disparition violente pouvait ébranler l'opinion publique. La Croix-Rouge fut même autorisée à inspecter le camp. On y donnait des concerts. Pourtant, une minorité survécut à Theresienstadt : malnutrition, épidémies, et surtout seconde déportation vers les camps de Pologne conduisirent à la mort le plus grand nombre. L'apparente tranquillité des dessins d'Arthur Goldschmidt fit longtemps hésiter son fils, l'écrivain et traducteur Georges-Arthur Goldschmidt, à les publier : « J'en craignais la beauté d'exécution, et le caractère parfois presque « idyllique » des paysages pouvait créer, me semblait-il, un véritable malentendu : de quoi se plaignait donc ces gens qui pouvaient, en apparence aller au café, se promener, aller chez le coiffeur. » L'époque, la nôtre, n'est pas à la subtilité de l'observation, à la lecture entre les lignes, ni à l'horreur saisie par la délicatesse du trait.

*

Fin de l'année 2015. Les kiosques à journaux affichent en grand format les unes des magazines : du tricolore et ces titres « Vive nos traditions », «C'est ça la France », « La grande épopée du peuple français ». Des citoyens en meute saccagent une salle de prière musulmane, se justifient en prétendant faire justice eux-même et crient : Arabes dehors, on est chez nous. Une milice a été créée à Béziers par un maire xénophobe. Des centres de rétentions de migrants, de sans papiers, sont établis un peu partout. Le gouvernement socialiste demande l'inscription de l'état d'urgence dans la constitution ainsi que la possibilité de la condamnation à la déchéance de la nationalité pour les binationaux nés français. Le goût du chef, de l'armée, et de l'ordre policier a envahi les esprits. On nous répète que nous sommes en guerre mais que les affaires continuent.  Les murs s'épaississent autour de ceux qui ne sont pas d'ici ou qui ne ressemblent pas à ceux qui se prétendent d'ici, autour de ceux qui contestent, autour de tout ceux qui refusent de se soumettre à la norme et à l'obéissance servile. Et j'ai de plus en plus l'impression de vivre enfermée dans un vaste camp vitrine, dont le verre, irrémédiablement, se fend.

Illustration 2
Camp de concentration de Therensienstadt © Arthur Goldschmidt

Puisque le ciel est sans échelle, dessins d'Arthur Golschmidt au camp de Theresienstadt. Creaphis éditions (2015)

Illustration 3
Puisque le ciel est sans échelle

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