Levée assez tôt pour contempler la pleine lune, au bord grignoté par l'ombre de la Terre. Ciel d'encre troué d'étoiles qui brillent comme rarement. Je savoure le calme du petit matin, temps suspendu, quand la plupart dorment encore et que je sais le premier bus vide dont le moteur ronronne en passant sous ma fenêtre. Zut, j'ai oublié d'acheter des filtres. La cafetière crachouille dans un mouchoir en papier, peu à peu s'élève l'odeur du café chaud. Deux enfants sommeillent derrière la porte de leur chambre. Une pile de livres m'attend sur la table. Mais non. Ce n'est pas ça.
Ce n'est pas ça la vie. Ni le spectacle immuable de la danse des astres, ni les gamins tranquilles dans leur lit, ni le café-kleenex, ni la littérature, ni même le silence. Je ne connais pas, moi rêveuse, la réalité.
La dure réalité de la vie, ils en sont les experts. La compétition, les conflits. Struggle for life, la lutte acharnée pour l'existence et la survie du plus fort. En un mot la guerre. Ils envoient, là-bas, leurs avions « frapper » on ne sait quoi, on ne sait qui. Ils envoient leurs drones assassiner sur commande. Ils envoient leurs troupes faire le sale boulot dans les sables lointains. Ils appellent cela légitime défense. Et me voilà, citoyenne d'une démocratie, buvant mon café du petit matin, en paix, parce que d'autres dont je ne sais rien sinon ce qu'ils m'ont dit d'eux - très très méchants - crèvent sous nos bombes. Et me voilà, enrôlée malgré moi dans leur guerre. Puisque je ne peux qu'être d'accord, inutile de me demander mon avis. La liste s'allonge des très très méchants dézingués au loin, sans autre forme de procès. Légitime défense. Éclipse de la raison.
La violence ne combat pas la violence, elle l'engendre et la renforce. L'arrêt immédiat de la production d'armes, la dissolution des armées et la destruction des arsenaux seraient plus efficaces pour assurer la paix des hommes. Mais autant leur demander la lune.