Cela suffira-t-il?

Vider l'océan du désastre à la petite cuillère des micro-luttes et des bonnes volontés individuelles, écoper les eaux amères qui envahissent le navire tandis que sur le pont les gens de pouvoir se battent pour une place dans le canot de sauvetage en même temps qu'ils donnent de grands coups de hache pour précipiter le naufrage.

Montreuil, juin 2017 © Gilles Walusinski Montreuil, juin 2017 © Gilles Walusinski

À l’aéroport, une poignée de femmes et d'hommes vont au devant des passagers d'un vol sur lequel la police embarque un étranger réfugié en vue de sa « déportation » hors de France, les passagers ainsi informés sont révoltés, ils s'opposent au décollage : le réfugié est débarqué et – provisoirement- sauvé. Quelques bénévoles s'obstinent, malgré les interdictions, à apporter de la nourriture et de l'eau aux personnes laissées à la rue et confrontées à la violence de l'Etat, parce qu'elles sont immigrées, parce qu'elles sont réfugiées. Une dizaine de riverains refusent qu'un campement soit évacué puis détruit, sans relogement des familles roms qui vivaient là : ils clament leur indignation, portent assistance comme ils peuvent aux adultes et aux enfants sans abri. Un petit collectif d'habitants se bat contre l'avidité des promoteurs pour que le béton ne recouvre pas cent pour cent de la surface de leur ville et que quelques arbres, un peu d'herbe et des abeilles subsistent, ou pour que les populations les plus pauvres ne soient pas rejetées de la commune par la flambée de l'immobilier. Des pétitions recueillent de nombreuses signatures, contre les violences policières, contre la dégradation des services publics organisée en vue de leur privatisation, contre le racisme et le sexisme rampant ou décomplexé, contre la casse du code du travail, contre la destruction de la planète, contre la transformation de tout ce qui existe et ce qui n'existe pas en marchandise, prix à payer pour les uns, profit pour les autres, jusqu'au relations sociales et d'amitiés : combien tu me donnes contre un quart d'heure passé à te demander de tes nouvelles ? Mon temps c'est de plus en plus de l'argent.

Vider l'océan du désastre à la petite cuillère des micro-luttes et des bonnes volontés individuelles, écoper les eaux glacées qui envahissent le navire tandis que sur le pont les gens de pouvoir se battent pour une place dans le canot de sauvetage en même temps qu'ils donnent de grands coups de hache pour précipiter le naufrage. On n'en croit pas ses yeux quand, le soir, de retour de la vraie vie, celle qui occupe toute la journée les personnes qui tentent modestement de ralentir la catastrophe, on allume les écrans et découvre les images du président jouant au tennis dans une chaise roulante, photographié sous son meilleur profil, les débats sur la vigueur d'une poignée de mains ou sur la cravate obligatoire dans l'hémicycle, l'avancée sur du velours de la tyrannie narcissique, de l'opportunisme sans frein, du cynisme comme seul mode de relation aux autres et, au dépens du collectif, la prévalence de l'affirmation de soi.

Embarqués malgré eux dans une machine folle qui entraîne le monde à sa perte, nombreux sont ceux qui freinent du pied et usent leurs semelles à retarder le crash final dont on ne sait encore quelle forme il prendra. Cela suffira-t-il ? Pas sûr, tant la fascination pour sa propre mort et pour le bourreau est difficile à briser quand une population entière a compris qu'elle est l'objet du sacrifice.

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