Somnambules

Il y a quelque chose de pourri et qui commence à sentir très très fort.

La jetée © Chris Marker La jetée © Chris Marker

L'impossibilité de tout saisir d'un coup, de considérer l'histoire en train de se faire dans sa globalité comme on contemple le tableau synthétique du passé, ficelé par les historiens.

L'ignorance de ce qu'il adviendra dans dix ans, l'année prochaine ou même demain, aveuglant la lecture de ce qui surgit maintenant puisque le futur seul donnera son sens au présent.

La consolante illusion que le pire n'est jamais sûr, que le pire fut épuisé hier dans l'horreur indépassable des camps de la mort auxquels rien d'aujourd'hui ne peut être comparé. Mais aussi la peur infuse du nouveau pire, dont on ne sait imaginer la forme.

Puis, il y a les enfants qu'il faut élever et protéger, le boulot qu'on ne peut envisager de perdre, des clients et des contrats à décrocher, le confort qui est là, encore assez, et dont ceux qui n'ont plus rien exhibent, par leur présence spectrale au coin des rues, le prix de la perte.

Et : la conviction de l'impuissance individuelle, le soupçon jeté sur l'action collective, la certitude que l'on ne peut rien changer au cours des choses quand bien même on le voudrait vraiment.

Alors, se sauver soi-même en courbant imperceptiblement l'échine sous le poids de l'inacceptable? Se perdre en faisant sien le cynisme des détenteurs de la violence légitime, attendre et voir venir en espérant que ça va tenir encore un peu et pour favoriser le sort, s'en prendre aux boucs émissaires que le pouvoir désigne? Hausser les épaules et se faire de l’indifférence un refuge.

On se croise, on s'interroge mutuellement : comment est-ce possible? Tout ce qui se passe et cette absence de réaction suffisamment vive pour que ça s'arrête. Les pauvres toujours plus appauvris pour enrichir les riches toujours plus riches, l'exploitation sans frein des travailleurs, les réfugiés privés de tout, détenus dans des camps même les enfants, expulsés à coups de matraque pour les faire entrer dans l'avion, les familles qui dorment sur le trottoir, les gens qui ont faim, les militaires dans les rues, les flics partout, les procès politiques, la criminalisation de la solidarité, de l'action des opposants et des lanceurs d'alerte, l'autoritarisme s'insinuant dans la moindre de nos relations, l'extrême droite qui contamine les esprits et fait son chemin électoral en Europe, le nationalisme, le racisme et le sexisme qui reprennent de plus belle, les plaintes contre les violences policières qui s'entassent sur le bureau de l'IGPN, le défenseur des droits qui croule sous les saisines. Et l'injonction, partout ressassée, d'être positif et de se mettre au vélo.

Il y a quelque chose de pourri et qui commence à sentir très très fort. On se dit ça, autour d'une table d'un bistrot bondé, en se regardant dans les yeux pour se convaincre qu'on est bien éveillé. Tout autour, les buveurs entrechoquent leurs verres et l'on sursaute à chaque éclat de rire.

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