Pour un autre rôle


L'Idée © Frans Masereel (1920) L'Idée © Frans Masereel (1920)
Sur le vaste théâtre du monde, notre rôle serait celui de personnages bredouillants qui tâtonnent au bord du précipice avant de sombrer dans le néant. Trimards peut-être, mais superbes, puisque nous restons humains quand ils nous ont tout pris.

Notre espace, vaste comme la Terre, n'est plus qu'un étroit labyrinthe tant ils ont dressé de murs en béton, de fils barbelés, érigé des barrières de papier plus dures que le fer.

Notre vie pleine de force créatrice, portée vers la beauté et la célébration du monde, ils l'ont asséchée, réduite à la triste survie du travail contraint, aux calculs mesquins, à l'immobilité du spectateur que fascine l'obscénité du capital.

Nos amitiés, ils les ont remplacées par les lois du commerce et du profit, ils ont instauré la méfiance entre nous. Ils nous ont inculqués la peur. Ah les beaux jours.

Certes, ils nous ont laissé le langage mais ont saigné nos mots, les ont éviscérés, vidés de leur sens. Nos phrases se disloquent, il n'y a plus de sujet, le verbe reste à l'infinitif ou bien se fait la malle ; nos écrits ne sont plus que des listes d'actions vaines et d'objets en déroute, des clichés ressassés jusqu'à l’écœurement. Libre à nous d'énoncer des arguments forts, ils n'ont pas plus d'effet qu'un caillou jeté dans la mer.

A quoi bon hurler sa colère ou pleurer sa tristesse, quand nos émotions sont renvoyées aux thérapies de psychologues appointés ? La matraque et les neuroleptiques comme unique réponse au désespoir.

Ils nous chantent des couplets pacifistes en nous menant à la guerre, ils justifient l'état d'urgence par la sauvegarde de la démocratie, ils nous donnent de la com' en guise de politique.

Mais, tels des enfants têtus qui ferment hermétiquement les lèvres devant la cuillerée amère, nous persistons à refuser. Résistance à hauteur d'humain et non de héros : résistance de qui écrit encore, luttant contre la disparition du langage ; résistance de qui lit encore, luttant contre l'abêtissement de la propagande : résistance de qui fait encore et veut agir avec les autres, luttant contre la soumission passive et l'égoïsme de la consommation. Résistance des femmes et des hommes qui se trouveront tout à l'heure place de la République à Paris, ou bien ailleurs, luttant contre l'état policier, contre l'ultime tentative de nous séparer les uns des autres, de nous réduire au rôle qu'ils nous prescrivent. Refusant notre condamnation au silence et au néant.

 

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