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Ce matin, je me suis réveillée d'un pied martial. Sonnez le clairon, astiquez les arbalètes, réveillez la grosse Bertha ! Ça y est, moi aussi je suis en guerre. Attention, ça va saigner : j’affûte mes couteaux. Il n'y a pas plus brutal soudard qu'une pacifiste qui se met en rogne. Bien sûr, il s'agit d'une guerre juste si ce n'est sainte, et tous les cadavres auront crevé pour la bonne cause : la libération de moi-même contre les envahisseurs !
Ils étaient là, installés comme chez eux depuis longtemps, ces salauds de voleurs de méninges, bouffeurs de matières grise, exploiteurs de temps de cerveau disponible. Je sentais bien que je n'étais pas toute seule dans ma tête. On marchait sur mes plates-bandes mentales, on occupait mon ciboulot : on me forçait à penser à des trucs dont je me tamponnais allègrement le coquillard. Et je me laissais boulotter le crâne sans autre protestation que l'expulsion constipée de quelques billets de mauvaise humeur. Mais en cette aurore nouvelle, belliqueusement plantée devant le miroir de la salle de bain, je me suis apostrophée en des termes choisis pour enfin réveiller ma conscience et galvaniser mon armée de l'ombre : y'en a marre !
Dehors les religieux ! Dieu n'existe pas et je ne vois pas pourquoi je dois me prendre le chou sur des questions de clochers et de minarets, de prières sur la paille ou sur un tapis et de quantité ostensible de cheveux dans les lieux publics aux heures où la lune croise le soleil en saluant le grand horloger. Qu'ils croient au père noël si ça les distrait, mais qu'ils fichent la paix à leur prochain (et pareil pour les laïcards). Il n'y a qu'une seule humanité, unique responsable de ce qu'elle fait d'elle-même.
Dehors les nationalistes ! La naissance est une affaire de hasard, et je refuse d'être fière de la faute à chance. Je ne veux pas me torturer le ciboulot sur qui a droit ou pas droit à la même carte d'identité que la mienne, si ces coincés de la frontière étanche veulent bien m'en filer une et ne pas me la retirer pour manquement au mérite gaulois. Les souches et les racines m'emmerdent sauf pendant les ballades en forêt. Il n'y a qu'une seule Terre, la même pour tous les humains.
Dehors les sportifs ! Qu'ils s'agitent tant qu'ils veulent sur leur terrains, stades, tatamis, pistes et autres circuits mais je me soucie comme de colin-tampon des résultats de leurs championnats truqués et du compte des médailles en toc dont on me rebat les oreilles. Je hais les chants gutturaux des supporters fanatisés prenant leur pied à regarder courir derrière la baballe des milliardaires dopés, exhibés en modèles pour la jeunesse. La vie n'est pas une compétition sportive.
Dehors les marchands ! Quand les pantins des news télé ne présentent plus que les infos des multinationales et des publicités à peine déguisées, j'éteins le poste. Pas question de me presser le citron pour savoir si j'achète mes vêtements de sport chez nique ou ananas ou les deux, de perdre du temps à comparer les prix du bidule ultra-cher fabriqué gratis par des enfants esclaves, et de courir sur commande faire les soldes les jours de solstices comme une zombie hallucinée.
Dehors les people ! Cassez-vous de chez mézigue, les genzimportants et leurs trucs à vendre, dont il faut me ressasser le nom cent fois par jour pour ne pas que j'oublie leur célèbre insignifiance.
Dehors les présidents, les chefs et les patrons ! Sans commentaire.
Dehors les experts et les moralisateurs ! Ceux qui savent ce qu'il faut faire, ce qu'il faut dire, comment il faut être et penser. Les réceptacles de la science infuse qui déversent leur génial bavardage dans la cafetière de ceux qui ne leur ont jamais rien demandé. Houste !
La bataille fut rude mais glorieuse. Et tandis que les crocodiles dévorent les restes des envahisseurs anéantis, je m'accorde le repos de la guerrière libérée : amour, poésie et un petit ballon de Coteaux-du-layon.