Auréolé d’un Lion d’Or à Venise pour son conte philosophique féministe Pauvres créatures où Bella Baxter, personnage d'ingénue à mi-chemin entre Candide et Frankenstein, s’émancipait du joug patriarcal - une année ne s’est pas écoulée et revoici le réalisateur grec en compétition à Cannes cette fois. Willem Dafoe, Emma Stone et Margaret Qualley (trio déjà présent dans le précédent) et Jesse Plemons, nouvelle recrue de la troupe. Un casting d’acteurices aguerri·es auquel le réalisateur attribue différents rôles dans trois contes plus absurdes que philosophiques, mêlant fantastique et humour noir.
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Dans The Lobster déjà, Lanthimos usait de la fable pour incarner la violence de la société. Le geste est ici plus radical et a quelque chose de réflexif. En observant la mue de chaque acteurice selon le rôle qui lui revient, Lanthimos veut avant tout parler de lui. De cette emprise totale qu’il a sur le scénario et sur ces corps des acteurices à sa merci. Dans le premier tableau, Raymond (Dafoe), un chef d’entreprise, exerce une emprise totale sur son employé (Plemons). Il décide de ses lectures, de ce qu’il mange, boit, de la femme qui partagera sa vie. Mais lorsqu’il lui impose de tuer quelqu’un, Robert refuse. Raymond lui rend alors sa liberté, mais Robert ne sait qu’en faire et bien vite vient réclamer l’emprise qui donnait à sa vie son relief.
Dans la deuxième distribution, c’est au tour de Plemons de jouer les mégalos vampirisants. Plemons est policier, sa femme a disparu dans un naufrage. Lorsqu’elle revient saine et sauve, il refuse de croire que c’est elle, arguant de détails troublants : son nouveau goût pour le chocolat et ses pieds qui ne rentrent plus dans les chaussures de sa femme. Théorie du complot ou perspicacité ? Plemons sombre dans un syndrome de persécution, poussant la créature qui partage son existence à se mutiler.
À travers ces deux personnages d’hommes décisionnaires aux directives aussi impulsives qu’arbitraires, Lanthimos met en abyme son pouvoir démiurge de réalisateur. S’il le décide, Emma Stone pourrait bien se couper un doigt et s’éventrer, et Margaret Qualley ressuscitera sa jumelle puis R.M.F (mystérieuses initiales du figurant star qui prête son nom à chaque tableau sans qu’on n’entende jamais le son de sa voix) avant de périr deux fois en tant que Ruth et Rebecca. Les réalisateurs peuvent tout, c’est peut-être à ça qu’on les reconnaît.
Dans chaque proposition, Lanthimos flatte les instincts grégaires. Emprise, domination, persécution, complot : les gourous en tout genre sont systématiquement dans le vrai. Là où l’on voulait voir s’esquisser une critique des mécanismes de domination patriarcale, au travail ou en contexte sectaire, Lanthimos tue chaque expectative en même temps que ses personnages féminins. Son film en devient plus nihiliste et moins politique que les précédents. Violer, tuer, manipuler n’a plus vraiment d’importance dans un conte protégé par le totem d’immunité de l’absurde. A craindre qu’on lui reproche de ne savoir se réinventer, son geste semble perdre toute dimension revendicative.
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Immanquablement, on s’interroge : est-ce que le film dénonce la toute-puissance du cinéaste dans ce monde pyramidal et patriarcal du septième art, laissant les acteurices incapables de décider pour elleux-mêmes ? Ou est-ce qu’en mutilant les corps des femmes, enfermées dans des rôles de soumises, il prolonge ces dominations plutôt que de les dénoncer ?
Alors, acte génial et réflexif d’un réalisateur conscient de son pouvoir ? Ou dissertation pauvre de sens sous prétexte d’une sublimation de l’amertume liée à l’impuissance de l’existence ? Chacun.e se fera juge, c’est un pouvoir qu’il nous reste.