IRLANDE : Tigre Celtique ou Mouton Celtique?

 A. Rappel des faits.En date du 8 mai 2009, Philippe RIES, dans MEDIAPART, a écrit un article intitulé : « Zone Euro : les Irlandais affrontent la crise bille en tête ». Dans cet article, il nous décrit l’esprit combattant de tout un peuple (le « fighting spirit » d’une équipe de rugby unie et solidaire) face à la crise financière qui a durement frappé l’Irlande.

 

A. Rappel des faits.

En date du 8 mai 2009, Philippe RIES, dans MEDIAPART, a écrit un article intitulé : « Zone Euro : les Irlandais affrontent la crise bille en tête ». Dans cet article, il nous décrit l’esprit combattant de tout un peuple (le « fighting spirit » d’une équipe de rugby unie et solidaire) face à la crise financière qui a durement frappé l’Irlande.

Avant d’engager tout débat, il est utile de revenir sur le succès incontestable de ce « Tigre Celtique » qui reste (pour certains) LE MODELE ABSOLU de la réussite européenne… Sous-entendu : le modèle absolu de la réussite attribuée à l’Union Européenne et à la Banque Centrale Européenne car, pour mémoire, l’Irlande est entrée au sein de l’Union Européenne en 1973 et elle fait partie de la zone euro depuis sa création, le 1/1/1999.

Sa population est passée de 2,8 millions d’habitants en 1960 à 4,2 millions en 2005. Cette évolution a représenté un renversement psychologique spectaculaire au sein de la population et au sein des institutions : entre 1845 (8.000.000) et 1926 (3.000.000), l’Irlande avait connu une émigration massive, puis une longue stagnation mortifère (vieillissement) entre la fin des années trente et la fin des années cinquante (2.800.000). Or, miracle européen oblige, nous la retrouvons parmi les champions de l’immigration au bout de quarante-cinq ans.

VOIR FICHIER ATTACHE POUR UN GRAPHIQUE.

Son PIB par habitant est lui-même passé de 2.303,2 $US en 1970 à 45.026,9 $US en 2007 : une progression +8,2% par an. Et donc, avant la crise, l’Irlande faisait partie des deux plus grands gagnants de l’Union Européenne.

VOIR FICHIER ATTACHE POUR DEUX GRAPHIQUES.

Sur base de ces chiffres spectaculaires de croissance à long terme, il n’y avait aucun doute possible : l’Union Européenne et la Banque Centrale Européenne pouvaient faire rêver de nouveaux candidats ; elles avaient toutes les deux « un modèle qui marche ».

Pour les populations de « la Vieille Europe », le message était bien plus insidieux : l’Irlande devenait le modèle néolibéral absolu des sacrifices, de toujours plus de sacrifices car, plus l’Irlande baissait les taxes et les cotisations, plus elle attirait les entreprises performantes, plus elle s’envolait. A contrario, « la Vieille Europe » avait trop de graisse, elle restait clouée au sol.

Il est donc indispensable de « dépasser » les chiffres pour comprendre les bases d’un tel « miracle celtique » mais aussi les causes d’une « belle récession celtique ».


B. Les clés du « Miracle Celtique ».

Pour arriver (au cours des deux dernières décennies) à de telles améliorations du PIB et de la population, donc du PIB Courant par habitant, les gouvernements irlandais ont mis en place une série de programmes économiques visant à freiner l’inflation, à réduire le poids des dépenses publiques (% du PIB) et à attirer des investissements étrangers.

Ils ont donc décliné différentes mesures fiscales : réduction de la fiscalité des entreprises (10% pour les entreprises éligibles contre 25% à 45% dans la « Vieille Europe ») ; impôt des sociétés uniquement applicable aux « revenus hors exploitation » (25%) ; cotisations patronales faibles (5% contre 25% à 45%) ; introduction d’un « bouclier fiscal » pour les particuliers (41% maxi) ; plus-values faiblement fiscalisées (20%)… Par contre, la TVA est restée à 21%, décourageant la consommation de biens et services importés.

De plus, les gouvernements irlandais successifs ont reçu des aides publiques de la « Vieille Europe » (France, Allemagne, U.E) qui ont représenté entre 4% à 7% du PIB irlandais. Avec de telles aides et avec un tel dumping fiscal (et dumping social, sauf les cinq dernières années), c’était quand même facile d’enregistrer une croissance moyenne de 8,2% par an.

Au fil du temps et grâce aux fonds structurels européens, ils ont amélioré le système d’éducation, de formation et d’accès aux soins de santé mais globalement ils ont préféré subventionner la collecte d’une épargne massive par les banques (primes étatiques et défiscalisations pouvant offrir un rendement annuel aux épargnants de 25%), plutôt que de construire des lits d’hôpitaux, des routes, des infrastructures ferroviaires et d’autres investissements collectifs.

Conséquences ?

1) Le secteur primaire de la pomme de terre, de la tourbe et des moutons fut vite oublié mais il ne représentait plus que 5% du PIB et 8% des emplois irlandais en 2004 ; ses exportations agricoles sont maintenant tournées vers le Royaume-Uni, en viande de bœuf et en produits laitiers, et beaucoup moins en viande de mouton.

2) Le secteur secondaire a bénéficié (en plus des aides européennes) de nombreuses aides américaines : environ un milliard d’euros par an.

Il a donc pu attirer des centaines de grosses entreprises dont les plus connues sont DELL, INTEL, PFIZER (et son VIAGRA), IBM, APPLE, HB, JACOBS, CADBURRY, GUINNESS… Au total, le secteur secondaire, quasiment nul dans les années soixante, représentait en 2005 : 46% du PIB et 29% de l’emploi irlandais.

3) Dans le secteur tertiaire, les grosses « compagnies » américaines ont choisi l’Irlande pour développer leurs services de recherches, leurs centres d’accueil, leurs mises au point de logiciels et leur logistique européenne. Nous retrouvons donc MICROSOFT, APPLE, E-BAY, GOOGLE, les grands cabinets d’audit comptable et financier, ainsi que des centaines de groupes américains ayant choisi le sol irlandais comme tremplin logistique vers toute l’Union Européenne.

En résumé, la stratégie de base logistique américaine pour l’Europe fut la récompense d’une culture anglo-saxonne, bien gérée et bien entretenue avec les cousins d’Amérique…

Et, par ailleurs, la stratégie d’un modèle pour l’Europe et la monnaie unique, qui a permis d’obtenir des subventions faramineuses, fut l’œuvre d’un vaste système de lobbying mis au point par les Irlandais.

Evidemment, les cousins d’Amérique et la Haute Finance européenne avaient des exigences : il fallait instaurer le néolibéralisme le plus outrancier pour une politique du « tout laisser faire » : moins de taxes, moins de règles !

La Haute Finance a donc bénéficié du système comme nulle part ailleurs (même pas en Grande-Bretagne) : elle a créé plusieurs milliers d’emplois dans le secteur des services financiers, secteur aujourd’hui responsable d’un gâchis inégalé.

Au total, le secteur tertiaire représentait 49% du PIB et 64% des emplois irlandais.

La dégringolade sera elle aussi inégalée.

 

C. La crise : mesures prises par le « Mouton Celtique »[i].

Premier pays de la zone à entrer en récession, le gouvernement de coalition a immédiatement pris des mesures draconiennes pour réparer les dégâts occasionnés par les spéculations bancaires et immobilières.

Il a donc adopté les « recettes néolibérales traditionnelles » qui, tout le monde le sait, permettent d’enlever « la mauvaise graisse ».

Pour éviter la crise ultime, en date du 30/09/2008, le gouvernement irlandais a mis en place une garantie étatique illimitée des comptes – clients de six banques : Allied Irish Bank, Bank of Ireland, Anglo Irish Bank, Irish Life and Permanent, Irish Nationwide Building Society et Educational Building Society. Elle porte sur l'épargne, les dépôts commerciaux et les obligations de ces établissements, ce qui correspond au montant global incroyable de quatre cents milliards d’euros (400) pour un PNB d’environ 180 milliards d’euros en fin 2008 (225%)

Ce chiffre donne une idée de l’ampleur du désastre irlandais, couvert par la BANQUE CENTRALE D’IRLANDE, donc par l’EUROSYSTEME, et donc par la BANQUE CENTRALE EUROPEENNE. Or, le rôle de ces institutions était de protéger « TOUS les zeureux zeurolandais » contre une surabondance de liquidités, contre une mauvaise utilisation de ces liquidités, et donc contre un retour de l’inflation et/ou contre une telle destruction des richesses nationales (nos économies, nos emplois et nos salaires). En corollaire, l’Union Européenne et la monnaie unique, dirigée par une BCE « indépendante », devaient permettre d’harmoniser le pouvoir d’achat et de maintenir un bon niveau d’emploi au sein des pays membres.

Or, non content de sauver la Haute Finance, le gouvernement irlandais s’est lancé à corps perdu dans la protection des propriétaires immobiliers. Il a accordé une garantie hypothécaire à tous les propriétaires en sachant parfaitement qu’il aidait ces autres grands bénéficiaires du système irlandais, seuls capables de suivre les hausses fulgurantes du foncier et de l’immobilier.

 

D. Conséquences ? Des images qui parlent …

« Les analystes du FMI ont calculé qu'entre la recapitalisation des banques, les liquidités qui leur ont été avancées, les rachats d'actifs et les garanties apportées à leurs émissions, les Etats-Unis ont mobilisé 79% de leur PIB : à titre de comparaison, la France n'a eu besoin que de s'engager à hauteur de 19% mais l'Irlande est à... 263%" (AGORA).

Il restait donc à trouver « la mauvaise graisse » : licenciements massifs, baisse des salaires, baisse des traitements des fonctionnaires, augmentation des impôts et taxes pour les particuliers, retour au pays de plusieurs dizaines de milliers d’immigrants… Le FMI n’a pas besoin de dicter ses règles : « le Mouton Celtique » s’est tondu lui-même, dans l’esprit du « FIGHTING SPIRIT » selon P. RIES (?).

Voici le témoignage d’un lecteur de MEDIAPART, OUZBEC, un expatrié en Irlande :

« On peut évidemment débattre sur les causes des problèmes et la marge de manœuvre pour apporter une réponse ou une autre, par contre on ne peut nier le constat que la solution appliquée fait une nouvelle fois porter le coût des ajustements sur les classes moyennes et populaires.

Pour l'une des conséquences de ce merveilleux système :

http://contreinfo.info/article.php3?id_article=1421

Pour la grande lisibilité de la politique de la coalition au pouvoir (Fianna Fàil et Green) et la large acceptation par la population :

http://www.irishtimes.com/newspaper/frontpage/2009/0515/1224246568699.html

Enfin pour le miracle économique, le résultat d'une annonce d'emploi pour un poste vendeur dans une supérette (type SHOPI) :

http://www.youtube.com/watch?v=Cf31q4TC790&feature=player_embedded

 

E. Conclusion.

La vidéo sur l’offre d’emploi de la supérette fait froid dans le dos et me rappelle les photos et les films de la Grande Dépression américaine que l'on nous passait à l'Université. Le message subliminal de ces séances de cinéma? "Désormais, avec les sciences économiques, l'Europe et une monnaie commune, nous ne verrons PLUS JAMAIS CELA".

Tout le monde comprend que le surpoids cloue les avions au sol et qu’il est alors indispensable de revoir sa conception tout entière.

Par contre, au niveau de l’U.E, de la BCE, de nos gouvernants et des Institutions Internationales, on garde les mêmes personnes et les mêmes recettes sans vouloir comprendre pourquoi, quarante ans plus tard, « les bonnes vieilles recettes néolibérales » font sombrer les plus beaux navires de « la Vieille Europe et même de la Nouvelle Europe ».

Le système est mauvais, et donc tous ceux qui le préconisent et tous ceux qui le défendent sont des gens dangereux : ils mettent en péril la vie de dizaines de millions de personnes au sein de l’Union Européenne, pour des dogmes mais surtout pour l’intérêt de la Haute Finance.

Merci de réagir, et surtout de faire réagir le plus grand nombre d’entre nous,

ALTER-EUROPA

Pour une Autre Europe…

Et (bien sûr) pour un Autre Euro…

JUNON MONETA

http://www.alter-europa.com/




 

Si les graphiques ne s'affichent pas, voir le googlegroup "EUROPE & EURO", accessible à partir de ALTER-EUROPA.COM (première page en bas).

 



[i] L’expression a été inventée par un lecteur de MEDIAPART, TCHAVOLO.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.