Banque centrale européenne: un débat politiquement incorrect!

A. Petites mises au point préalables.

Merci pour l’article de Philippe RIES, intitulé : « Banques centrales: vers une révision majeure du dogme » et publié par MEDIAPART le 20 mai 2009. Dans cet article, nous apprenons que « le numéro deux de la BCE » découvre le B.A.BA de ce que l’on enseigne depuis quarante ans dans les meilleures universités européennes, spécialisées en économie, en finances publiques et en finances internationales : « marcher contre le vent » est tout simplement une politique économique contra-cyclique, avec un levier monétaire et fiscal, recommandée par les plus grands conjoncturistes européens (P.H DUPRIEZ, P. LÖWENTHAL) dans la foulée de KEYNES. Bien sûr, c’était avant « la grande libéralisation » des années 80, libéralisation préparée par les économistes néolibéraux et nobélisés, Milton FRIEDMAN et Robert E. LUCAS, qui ont vivement critiqué le potentiel et l’efficacité des politiques économiques des Etats. Sous-entendu : il fallait enlever aux gouvernements nationaux le pouvoir de création et de régulation de la monnaie au profit de banques centrales « indépendantes ». Chose promise, chose faite !

Notez bien : j’ai précisé que ces théories et modélisations contra-cycliques étaient enseignées « dans les meilleures universités européennes » parce que Mr PAPADEMOS, comme pratiquement tous les gouverneurs de banques centrales et tous les « grands économistes » des institutions internationales, a obtenu un doctorat en sciences économiques dans une université américaine. Notre N°2 a bien sûr fréquenté la meilleure université américaine, le M.I.T, la Mecque du Savoir Technologique qui prétend maîtriser tout le Savoir Economique, Monétaire et Financier. Excellente formation comme on le voit puisque nous sommes en train de goûter aux joies de la plus grande récession économique jamais connue, malgré cinq siècles de connaissances dans toutes ces matières qui ne devraient pas échapper aux nominés, destinés à ce genre de poste.

Petite précision complémentaire : Monsieur PAPADEMOS a été gouverneur de la BANQUE DE GRECE du 26/10/1994 au 14/06/2002 et, à ce titre, il a « préparé » la Grèce à son entrée dans la zone monétaire. A ce titre (encore), il avait la responsabilité de la diffusion des statistiques officielles, communiquées à l’Union Européenne et à tout l’EUROSYSTEME pour valider « les critères de convergence ». Citons donc un extrait de notre livre « La Gestion (désastreuse) de l’Euro » : « Dans son article « Chiffres à la Grecque » du mardi 10/10/2006 écrit par M-B BAUDET dans LE MONDE, le lecteur pouvait découvrir l’ampleur des manipulations des chiffres du Produit Intérieur Brut (PIB) :

« La Grèce n’aurait pas dû se qualifier pour l’euro, le 1° janvier 2001. Voilà que cet état membre fait à nouveau parler de lui. Révisant, à la demande de la Commission Européenne, le calcul du PIB grec, Georges ALOGOSKOUFIS, le ministre de l’économie, a annoncé le 28 septembre une hausse immédiate de 32,5% de la richesse du pays, grâce à une couverture plus exhaustive des activités, et notamment de l’économie parallèle. Cette correction n’a rien d’extraordinaire. D’autres Etats, dont la France, redressent leurs comptes en évaluant la part du « dissimulé » […] dont la dissimulation de chiffre d’affaires, la fraude à la TVA et le travail au noir ».

Par ailleurs, M-B BAUDET rappelle l’ampleur des corrections et les limites philosophiques et techniques de ces corrections.

Limites philosophiques : parmi les postes du « dissimulé », la prostitution et la corruption nous enrichissent officiellement.

Limites techniques : toutes les organisations internationales, spécialisées dans la lutte contre la corruption, la prostitution et le blanchiment, « disent combien il est impossible de donner des statistiques fiables sur le sujet ».

Il faut en finir vite avec ces systèmes moyenâgeux qui permettent aux comptables nationaux, aux hauts fonctionnaires et aux politiciens sans scrupules… de trafiquer TOUS les chiffres, y compris ceux du Produit Intérieur Brut, pour « assurer la survie » d’un système de très haute corruption… qu’ils parviennent même à chiffrer… »

 

B. Quel débat sur la BCE ?

Ce qui surprend le plus dans les médias et dans cet article, c’est de voir que l’ex « numéro un » de la Banque Centrale de Grèce, actuel « numéro deux » de la Banque Centrale Européenne, condamne la politique d’Alan GREENSPAN[i] sans qu’aucun d’entre eux ne lui dise « Mais, Monsieur PAPADEMOS, vous oubliez de nous parler des échecs de l’EUROSYSTEME ! Greenspan ? C’est un faux sujet ! ». Bien au contraire, ils laissent dire et ils abondent en analyses sur des contre-sujets, en évitant les questionnements qui fâchent.

Sur le fond, il n’y a donc jamais de débat !

Sur la forme, ils nous parlent en plus de ces sujets graves en des termes obscurs et quasiment mystiques tels que : « marcher contre le vent », « tables de la Loi », « mesures extraordinaires sans précédent », « fin d’un dogme », « véhicules d’investissement structuré (SIV) »…. C’est de l’enfumage médiatique!

A titre d’exemple, les véhicules en question (SIV), ce sont les fameuses écritures « hors bilan », celles que l’on ne voit jamais, celles qui camouflent tant de produits dérivés… toxiques. Or, n’oublions pas une règle fondamentale : ces camouflages « Hors Bilan » et « Hors Sol » (dans les airs purs des paradis fiscaux) sont tout simplement une entorse au principe des « comptabilités sincères et véritables », entorse jamais dénoncée par l’EUROSYSTEME et par l’UNION EUROPEENNE, très interventionniste dans la vie des citoyens. C’est puni par la Loi, non pas celle de Moïse, mais par « des lois bien de chez nous ».

De plus, la BCE « fait oublier » qu’elle a commis exactement les mêmes erreurs que GREENSPAN : excès de liquidités (refinancements automatiques auprès de la BCE), mauvaise utilisation de ces liquidités, démesure des bilans et surtout des postes « hors bilan » des banques, multiplication des bulles, dépressions et finalement une belle récession. Tout cela à cause d’une explosion des passifs de l’EUROSYSTEME qui ont été multipliés par trois en dix ans (697,2MD€ le 1/1/1999 ; 2088,9MD€ le 2/01/2009).

Enfin, ce chiffre de janvier 2009 est à comparer avec celui de janvier 2008 (1.285,8MD€ le 4/01/2008). Le désastre des banques européennes est bien là : elles ont eu besoin de +800MD€ en une seule année pour échapper à des dépôts de bilan en cascade. Autre sujet dont on ne parle pas !

Car, in fine, même si les chiffres sur longue période ne sont pas à périmètre constant entre 1999 et 2009, l’explosion des comptes de l’EUROSYSTEME signifie que nos populations sont littéralement « asphyxiées » par des dettes monétaires, auxquelles il faut bien sûr rajouter les dettes publiques et les dettes sociales.

Or, ces dettes, il faudra bien les rembourser un jour ou l’autre : par une perte de pouvoir d’achat (inflation, dévaluation effective, impôts et taxes) ou par une croissance économique hors norme ( ?). Voici donc un sujet majeur, victime lui aussi de l’enfumage médiatique !

 

C. Les « Pouvoirs Magiques » de la BCE.

Autre enfumage médiatique de taille : il ne faut jamais parler des « pouvoirs magiques » des banques centrales.

Premier pouvoir : créer des billets de banque à volonté. Malgré l’explosion de la monnaie électronique (comptes et cartes), qui rend marginale la nécessité de détenir des billets et des pièces, l’EUROSYSTEME a (plus que) doublé le volume de la monnaie fiduciaire (billets) en onze ans : de 341,7MD€ au 1/1/1999 à 763,7MD€ au 2/1/2009.

Deuxième pouvoir : recevoir des dépôts bancaires à volonté, en provenance des banques de la Zone Euro et en provenance du monde entier (hors zone). L’explosion est bien sûr spectaculaire : de 160MD€ (dont 70MD€ hors zone) à 900MD€ (dont 300 MD€ hors zone) en dix ans.

Troisième pouvoir : redistribuer ces sommes à qui elles veulent. Les grands bénéficiaires sont bien entendu les Institutions Financières & autres Etablissements de Crédit de la zone euro (les banques de la zone, et plus ou moins leurs filiales) : elles avaient reçu 185MD€ au 1/1/1999, et elles ont reçu 1.424,1MD€ au 2/1/2009 (euros et devises). Leurs consœurs (les banques et filiales localisées hors zone) avaient reçu 246,0MD€ au 1/1/1999, et elles ont reçu 407,6MD€ au 2/1/2009.

Quatrième pouvoir : fixer les taux de refinancement (REFI et autres) et les taux usuraires (USURE) comme elles le veulent. Les grands bénéficiaires sont les banques commerciales qui introduisent un effet de cliquet : leurs taux réels des crédits et des prêts s’envolent quand la BCE augmente ses taux de refinancement, mais ils restent cloués au sommet quand la BCE baisse ses propres taux. Les seconds bénéficiaires sont les banques centrales nationales et la BCE (tout l’EUROSYSTEME) qui ont engrangé des plus-values de +176,6MD€ en dix ans dans ce type d’intermédiation. La troisième catégorie de bénéficiaires est celle des gouverneurs et des cadres de la Haute Finance : des traitements, des retraites et des parachutes en or.

Cinquième pouvoir : préserver un monopole bancaire absolu. De tout temps, le privilège des gouvernants et de leurs « banques centrales » (ateliers de fonte) était de créer deux types de monnaies : la monnaie des riches (or) et la monnaie de singe (métaux et papier vulgaires pour la populace). Ils finançaient leurs besoins d’investissement et financement en jouant sur plusieurs tableaux : impôts et taxes, fausse monnaie, emprunts d’Etat. Depuis la « libéralisation », les Etats sont obligés de s’endetter auprès des banques commerciales et d’autres fonds d’assurance et d’investissement, car « l’EUROSYSTEME ne peut plus financer les administrations ». Du coup, même les Etats Européens sont « cotés en bourse » : plus ils sont pauvres et donc « risqués », plus ils paient cher leurs emprunts auprès des banques. Ce pouvoir porte un nom : l’intermédiation bancaire obligatoire, et c’est le plus grand monopole de l’Histoire européenne. Et pourtant, ce monopole n’est jamais condamné alors que l’Union Européenne n’arrête pas de nous chanter sa berceuse : « une concurrence libre et non faussée » pour les entreprises comme pour les travailleurs, au sein de toute l’Economie Réelle.

Sixième pouvoir (et non le moindre) : échapper à tout contrôle et à toute critique. La BCE et les banques centrales nationales sont indépendantes des peuples, des gouvernements et des parlements. Tous les traités le rappellent, mais le TRAITE DE LISBONNE veut le bétonner pour l’éternité (il faudra l’accord unanime de tous les pays membres pour le démanteler). Sacré parapluie, et sacrée chape de plomb médiatique : la BCE n’a pas rempli son contrat, elle a commis pire qu’un crime et une faute lourde, elle nous a tous trahis : manque de contrôle de la quantité, de l’utilisation et donc de la qualité de NOTRE MONNAIE… sans oublier la faillite complète du système financier. .. Et elle va bientôt devenir éternelle, grâce aux médias qui ont ostracisé les opposants à ces traités!

Septième pouvoir : définir le seul objectif à poursuivre, le contrôle de l’inflation, sans avoir aucun moyen d’action véritable dans aucun pays pour remplir cette « mission ». Et privilège suprême : c’est la BCE, elle-même, qui se contrôle, elle-même, et qui décide, elle-même, de publier les statistiques qui lui conviennent. Autrement dit : la BCE est juge et partie. Et donc, elle ne se prive pas de changer les bases, les indices et les chiffres eux-mêmes quand ces statistiques deviennent gênantes.

 

D. Conclusion.

Quand Mr PAPADEMOS parle de « marcher contre le vent », il parle d’un « futur lointain » : combattre une reprise éventuelle de l’inflation des biens réels. Il « oublie » de parler du passé récent : il n’y a pas eu de stabilité des prix réels (foncier, immobilier par exemple), et l’indice des prix (IPCH) a « ignoré » ces dérapages. Il les a « ignorés » parce qu’il est construit pour éviter toute polémique. En ce qui concerne le présent, en zone euro, la récession est bien là, et les remèdes pour la combattre ne sont jamais évoqués.

Toujours sur le terrain des faits et non pas des « discours fumistes », M. PAPADEMOS « oublie » de dire que, en plein marasme économique (tous les feux sont au rouge partout depuis six mois), l’EUROSYSTEME est en train de réduire la voilure (réduction de ses actifs et passifs), alors qu’il devrait « mettre la gomme » dans ses refinancements, mais surtout dans ses choix de refinancement. En effet, ses interventions sont passées de 2088,9MD€ au 2/01/2009 à 1.799,2MD€ au 1/5/2009 (-290MD€). Principale raison ? Les banques européennes ont retrouvé le chemin de la confiance réciproque (confraternelle) grâce aux capitaux et garanties extraordinaires données par les Etats membres (environ 2.250 MD€). La BCE est donc moins sollicitée comme partenaire en dernier ressort, aussi bien par les IFM que par les Etablissements de Crédit (crise oblige) et par les « banques étrangères » (les mêmes, basées en paradis fiscaux hors zone).

La récession économique ? La pénurie des crédits et des prêts aux entreprises (surtout aux PME-PMI) ? Ce n’est pas le problème de la BCE : les banques sont « sauvées » (du moins le croient-ils ?) et c’est le plus important car tout est rentré dans l’ordre !

Et donc, le retour au (vrai) dogme, c’est bien celui-ci : la BCE restera « la banque des banques », indépendante des peuples et de leurs représentants, sauf si on a encore besoin d’eux pour « sauver les banques (commerciales) »!

Merci de réagir, et surtout de faire réagir le plus grand nombre d’entre nous,

ALTER-EUROPA

Pour une Autre Europe…

Et (bien sûr) pour un Autre Euro…

JUNON MONETA



[i]Patron de la banque centrale américaine, la FEDERAL RESERVE BANK, pendant presque vingt ans, du 11 août 1987 au 31 janvier 2006,

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