"L'école du XXIe siècle " ... au service du capital

À propos d'une série d'articles parus dans Le journal le Monde sur "l'école du XXIè siècle" et dans lesquels on retrouve tous les poncifs du "management pédagogique".

"L’école du XXIè siècle" au service du capital

Jean-Yves Mas, professeur de SES à Montreuil (93)

 

En cette fin de mois de juin, le journal « Le Monde » consacre un certain nombre d’articles à « l’école du XXIe siècle ». Ces articles portent essentiellement sur les inégalités scolaires (et sur la lourdeur du bac), proposent des portraits d’enseignants innovateurs ( courageux et méritants mais toujours en lutte contre la bureaucratie de l’EN et le corporatisme syndical) et rendent compte des grandes conférences internationales consacrées aux mutations de l’école dans le monde qui ont eu lieu à Doha ou à Dubai ( pays dont les gouvernements semblent davantage soucieux de promouvoir l’innovation pédagogique que le respect du droit du travail).

Ce traitement médiatique de la question scolaire est surtout une excellente illustration de ce que nous appelons pour notre part l’idéologie du « management pédagogique », mélange de pédagogie alternative, d’idéologie managériale et de néo-libéralisme, et dont l’objectif avéré est de préparer les systèmes d’enseignement aux grandes mutations économiques et sociétales engendrées par la révolution numérique.

Cette idéologie repose sur quelques constats simples repris par les articles du « Monde ». Le premier constat porte sur le caractère inégalitaire et élitiste du système scolaire français. Même si les taux de réussite au bac ont tendance à augmenter et que le pourcentage de bacheliers dans une génération n’a jamais été aussi élevé, ces articles insistent sur le handicap que représente désormais le fait de ne pas avoir le bac, ou sur la corrélation entre origine sociale et échec scolaire. Il ne s’agit pas ici de nier les difficultés scolaires réelles que connaissent certains élèves d’origine populaire ni d’être dupe de l’augmentation du nombre de bacheliers, mais de s’interroger sur l’acharnement médiatique qui présente toujours de façon négative les évolutions de la démocratisation scolaire. Surtout lorsque ces critiques sont aussi reprises par les milieux patronaux ou par des « think thank » libéraux.

         Mais ces critiques portent aussi sur la rigidité du système scolaire français et sont émises au nom d’une école innovante, bienveillante, plus juste et plus « humaine ». Le système scolaire actuel serait trop axé sur la transmission des savoirs alors qu’il suffit désormais d’un « clic » pour avoir accès à tous les savoirs disponibles (E. Davidenkoff, dans « le monde du 28/06, « Quelle école pour le XXIe siècle ? ») Il attacherait trop d’importance à l’obtention des diplômes alors que « demain » les emplois reposeront sur des compétences relationnelles et comportementales et non sur des savoirs rendus de toute façon obsolètes par les mutations technologiques. Enfin l’organisation pédagogique du système scolaire français, notamment en raison du découpage disciplinaire, ne favoriserait pas suffisamment le travail collectif et la polyvalence des futurs salariés.

Le second constat insiste sur l’évolution des emplois de demain dont personne ne sait précisément en quoi ils consisteront, mais dont on nous répète que beaucoup vont disparaître. Les futurs travailleurs devront, de plus, changer plusieurs fois de métier pendant leur vie active, voir « créer leur propres emplois ». Ils devront pour se faire ne pas avoir peur du changement, se soucier de leur employabilité et se préparer à se former à de nouveaux métiers. C’est pour cela qu’il est important qu’ils « apprennent à apprendre » et qu’ils se préparent à « apprendre tout au long de leur vie ».

          Le constat final est sans appel : les systèmes scolaires actuels (surtout en France) ne sont pas du tout adaptés à ces futures mutations en raison des rigidités de leur organisation et du misonéisme de leurs personnels. L’innovation pédagogique serait de plus davantage portée par les écoles privées, comme le montre le succès des écoles Montessori (qui doit aussi beaucoup aux stratégies d’évitement des familles).

Mais si l’objectif des systèmes d’enseignement doit être désormais de favoriser la confiance, la créativité ou la coopération chez les élèves, c’est avant tout parce que ce sont les compétences-clés qui vont permettre aux futurs travailleurs de s’adapter aux mutations économiques et favoriser la compétitivité des entreprises de demain.

Les concepts « d’émancipation par les savoirs », « d’esprit critique », « d’effort intellectuel » semblent désormais obsolètes et sont curieusement absents de ces articles. Ils sont même synonymes d’archaïsme et de conservatisme comme le montre très bien Andréa Schleicher, directeur de l’éducation à l’OCDE, qui nous explique pourquoi il faut développer la confiance en soi des enseignants et des élèves « Voyez ce qui se passe avec la réforme du droit du travail. Pour que les gens puissent accepter l’idée de perdre leur boulot, il faut leur donner confiance en leur capacité d’en trouver ou d’en créer un autre. Le manque de préparation ou de confiance leur impose de s’accrocher au statu quo » (Le monde du 28/06/2016). On comprend en effet mieux pourquoi il y a urgence, et dans quel sens, il faut réformer l’école.

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