A propos du livre d’une prof qui n’aimait pas l’école.

Une réaction au livre de Nathalie Quintane " Un hamster à l'école " ( La Fabrique), encensé par les médias de gauche.

 

A propos du livre d’une prof qui n’aimait pas l’école. « Un Hamster à l’école «  de Nathalie Quintane ( La Fabrique )

 

            Nathalie Quintane est prof, mais elle n’aime ni l’école ni les profs. Enfin pas tout à fait. Elle estime que les profs ne sont plus de gauche et c’est pour ça que l’école ne va pas bien. Elle regrette l’école des années 70, à l’époque où les profs étaient vraiment de gauche. Mais depuis cette époque, on assiste à la liquidation d’une profession contre laquelle les profs ne font rien.

            La plupart des livres sur l’école sont écrits par des réacs-républicains qui nous expliquent que si l’école républicaine décline, c’est la faute du gauchisme, du pédagogisme, du laxisme, du constructivisme ou du communautarisme. Pour Nathalie Quintane, c’est l’inverse, si les profs « sont en voie de liquidation » c’est parce que les profs sont dépolitisés, parce ce qu’ils sont macronistes ou parce qu’ils sont de droite. Pour les profs réacs,  l’école c’était mieux avant 68, pour Nathalie Quintane c’était mieux juste après 68. Mais cela revient au même, l’école de toute façon, c’était mieux avant. A gauche aussi, il y a des déclinistes.

            Visiblement le livre de Nathalie Quintane marche bien à gauche. Il est publié par « la Fabrique », un éditeur de gauche. Des extraits ont été publiés par le Monde Diplomatique et sur le site Lundi Matin, elle passe sur France-culture, elle est interviewée  par des médias en ligne de gauche, ce qui en dit aussi beaucoup sur la façon dont certains journalistes à la gauche de la gauche considèrent l’école. Le site  « Hors-série » est enthousiaste : « Incisif, juste et remarquable : tels sont les mots qui viennent à l’esprit pour qualifier « Un hamster à l’école » de Nathalie Quintane qui paraît aujourd’hui. Entre autobiographie et réflexion, Quintane évoque avec force son expérience de l’école, de la collégienne qu’elle fut à l’enseignante en collège qu’elle est désormais depuis bientôt une trentaine d’années. Physique, politique, sociale : l’école est pour Quintane une traversée totale qui interroge chacun à la fois dans les discours qu’il tient sur l’éducation nationale que sur sa place dans la société ». Pareil pour la revue Diacritik : « En vérité, ce n’est pas un livre sur l’école que nous offre ici l’inclassable Nathalie Quintane. C’est l’expérience sensible d’une institution en pleine liquidation, le récit en deux-trois coups de pinceaux de la destruction d’un métier. Pas de charabia, de mots savants, de grandes analyses. Nathalie Quintane ne fait pas la prof. D’ailleurs, elle n’en est pas une. Elle, c’est un hamster qui tourne dans sa roue et qui, un jour, s’est s’arrêté de tourner et s’est mis à regarder autour de lui, à interroger le décor, les murs, la table, l’estrade, les notes et toute cette étrange familiarité ». Une prof qui dénigre l’école ? Les journalistes de gauche, souvent surqualifiés et sur-cultivés, adorent.

            Mais au fait de quoi parle un livre qui parle de l’école mais qui n’est pas un livre « sur » l’école ?

            Commençons par le commencement, et dès le départ,  ça commence mal.  Le malentendu entre Nathalie et les profs vient de loin. Adolescente dans les années 80, Nathalie Quintane passe d’un collège populaire (mais avec des profs de gauche) du 93 à un lycée bourgeois du 95 dans lequel les élèves abordent le badge « touche pas à mon pote » ou « Solidanorsc ». Nathalie n’accroche pas trop avec ses nouveaux camarades bourgeois et se réfugie dans le cinéma et la littérature. Scolairement, c’est compliqué, elle était excellente en maths au collège mais elle devient « nulle » au lycée. Elle comprend alors que les élève ne sont pas notés de la même façon dans un collège  (du 93) que dans un lycée (du 95 ). Nathalie Quintane commence à soupçonner l’institution scolaire de cacher quelque chose.

            Par contre en français elle « déchire tout ». Les profs insistent pour qu’elle fasse une prépa afin qu’elle devienne « prof comme eux, parce qu’ils me trouvaient très bonne selon leur goût  » (p. 9). Évidemment, la prépa est un deuxième choc, surtout qu’elle va faire sa khâgne dans un bon lycée parisien. Elle y croise la bourgeoisie intellectuelle parisienne avec laquelle elle n’accroche pas non plus. Elle est pourtant invitée à prendre le thé dans un grand appartement bourgeois où on visionne des diapositives sur la Cappadoce, mais elle s’en échappe rapidement en courant. Elle fait ensuite ses études à Paris 8, fac mythique des années 70, où elle croise des gens bizarres. « Mais heureusement l’année d’après elle va à la Sorbonne ‘où il n’y avait rien de bizarre  (p. 49) et elle passe le concours.

            Puis après l’évocation de la scolarité vient le temps du parcours professionnel. Pour son premier post, c’est Bienvenu chez les Chtis, comme elle est mal classée au concours, elle est nommée dans le Nord, à Dunkerque, une ville qui ressemble à la Pologne dans un collège situé au milieu des champs de patates qui puent. Évidemment, le Nord, c’est pas riant, on évite de justesse les clichés sur les « chômeurs, alcoolique et consanguins », mais Nathalie tient le choc. Elle y croise même une super meuf blonde, une super prof de sport qui vient d’Aix, une meuf apparemment super canon sur laquelle fantasment les gros lourdauds du Nord qui dès le départ « ont vite compris qu’elle venait d’ailleurs » (p.,20). Car même si les filles du Nord sont blondes, elles « n’ont pas la même qualité de cheveux » (p. 20) que les filles d’Aix-en-Provence. Qu’une meuf aussi jolie  se retrouve mutée dans le Nord, pour Nathalie c’est assez étonnant,  « parce que d’habitude les profs sont moches » (p. 21). Mais elle part en dépression au bout de deux mois pour retourner à Aix. Comment une meuf comme ça a pu atterrir dans le Nord ? D’après Nathalie, c’est surement une erreur (p. 21). Par contre dans le Nord, la cantine est top.

            Après 5 ans dans le Pas se Calais. Nathalie Quintane a besoin de changer d’air, elle part au Portugal. Mais là-bas, comme elle ne sait pas trop quoi faire, elle redevient prof mais pour fils de diplomates cette fois-ci. Puis, à son retour en France,  elle est nommée dans le Maine et Loire, « l’un des coins les plus terribles de France après la Guyane » (p. 61). Puis dans  le Sud-Est, toujours en collège.

            Nathalie Quintane évoque rarement son travail, ni ce qu’elle fait avec ses élèves. Elle estime pourtant  «  qu’il y a des lieux où on ne doit pas lire, comme l’école », mais elle n’indique pas pour autant les endroits où il faudrait lire. Elle fait faire des dictées surtout parce qu’au moins y a le silence et que ça se corrige vite. Même si « on connaît tous des cons qui ne font pas de fautes » ( p. 52). Sinon,  elle tient pour acquis que les profs de français ne s’intéressent pas  « de façon authentique » à la poésie.

            Même si son livre est écrit sur le mode de la déploration, Nathalie reconnaît pourtant qu’elle est privilégiée, elle travaille près de chez elle, à 15 minutes à pied et à 5 minutes en vélo. Elle a passé le concours de l’agrégation interne, ce qui lui permet de gagner plus en bossant moins, mais ce qu’elle cherche ce n’est pas à gagner plus mais à bosser moins, elle se met donc à mi-temps pour bosser moins. D’ailleurs, ce concours si elle devait le repasser, elle estime qu’elle ne l’aurait pas ; ou alors, elle serait mutée à Claye-Souilly dans le 77,  au bout du RER B, à pratiquement une heure de Paris. Elle serait alors obligée de s’installer à Mitry ou à Claye (p. 112). Et Claye ou Mitry,  comme Dunkerque ou Saumur, ça ne fait pas vraiment rêver Nathalie Quintane.

            Mais la grande question du livre et celle qui revient souvent dans ses interviews dans les médias de gauche (qui kiffent les profs qui n’aiment pas les profs), c’est la question de la dépolitisation des profs. En effet, alors que le chômage progresse, que la précarité s’accroit, que les villages se dépeuplent, que les villes de province deviennent des déserts médicaux, que la répression s’abat sur les manifestants, que les travailleurs se suicident, que le climat se détraque, même après Nuit Debout et les Gilets jaunes, les profs, enfin « la plupart de ceux qu’elle a connu », restent imperturbables. Le monde s’écroule autour d’eux mais les profs, enfin la plupart de ceux qu’elle a connu,  ne font jamais grève, ne manifestent pas  (ou quand ils manifestent dans son bled ils s’étonnent de se faire gazer comme à Paris ), ne bloquent pas leurs établissements, ne se réunissent pas en AG, ne boycottent pas le bac, ne boycottent pas les E3C, ne se mettent pas en grève reconductible , ne se mobilisent pas pour défendre les postes menacés, ils ne protestent pas contre les DHG en baisse, ils ne se mobilisent pas non plus pour défendre des élèves sans papier. Dans le collège de Nathalie, ils  se retrouvent à 6 (sur 60) en heure de vie syndicale ce qui, par ailleurs, provoque chez Nathalie Quintane une certaine « jubilation interne » ( p. 84), car à mesure que s’accroit l’écart entre la gravité de la situation et l’absence de réaction de ses collègues, elle comprend que « si nous devons partir d’un point d’incandescence, ce ne sera pas de ce point-là, ce qui fait une hésitation en moins » (p. 86). Bref pour le grand soir, il ne faudra pas compter sur les collègues de Nathalie Quintane, ce soir-là, ils seront sans doute en train de corriger leurs copies.

            Les profs, enfin « la plupart de ceux qu’elle a connu », font la queue devant la photocopieuse (p.82) ou devant la machine à café,  ils font des crêpes à la chandeleur, ils tirent les rois en janvier, chantent des chansons pour le départ à la retraite de leurs collègues et se demandent combien d’heures sup ils doivent faire pour financer leur troisième semaine de location pour leurs vacances en Bretagne. Ce sont des Colibris, qui essaient d’éteindre un incendie avec leur petit sceau. De toute façon d’après Nathalie Quintane « à partir de 75, il n’y a plus de gauchistes à l’école — ou alors convertis… Puis les choses suivent leur cours et les enseignants, représentatifs de l’ensemble de la population, se dépolitisent comme tout le monde. Aujourd’hui, et en tenant compte du fait que ce n’est que mon point de vue, celui d’une prof qui exerce en province, je sens, disons, une crispation… Le clivage (qui a toujours existé) entre les profs de droite assumés et la poignée de profs de gauche tout aussi assumés (6/60 dans mon établissement) se creuse…  » ( interview dans Diacritik). Selon Nathalie Quintane, si les profs deviennent prof, c’est parce qu’ils ont un jour eu 20/20 à un contrôle ce qui a rempli de joie leurs parents béats. Visiblement les profs, ( enfin la plupart de ceux qu’elle a connus), sont tous d’anciens bons élèves, comme elle, qui sont devenu profs, non pas par vocation, mais parce qu’ils ont été « pénétrés par l’institution » (p. 83). Mais en fait, « prof de gauche  c’est presque un oxymore puisque selon elle, être de gauche et travailler pour l’EN est une contradiction insoluble ( p. 87). Quand on est de gauche,  on devrait refuser de noter les élèves, or comme elle n’a jamais rencontré de prof qui refuse de noter, c’est bien la preuve que les profs ne sont pas vraiment de gauche. Pour Nathalie, le métier de prof a d’ailleurs pas mal de points communs avec celui de flic ou de gendarme mobile, puisque, comme eux, il s’agit toujours de guetter les élèves (p. 56)

            Et puis, au beau milieu du livre, Nathalie Quintane va à la Piscine, et là manque de bol, même sous l’eau, alors qu’elle s’applique consciencieusement à faire la grenouille en dépliant ses jambes et ses bras,  elle entend une voix de prof insupportable (p. 107) qui gueule sur un môme pour lui apprendre à nager. Décidément,  les profs sont partout. Même à la piscine, même sous l’eau, ils ne la laissent jamais tranquille.

            Lorsqu’ on lit le chapitre sur l’atelier d’écriture dans lequel  elle se demande bien ce qu’elle va pouvoir  faire faire à ses étudiants (p. 145). On se dit  que Nathalie Qunitane pourrait être ouvrière, avocate, caissière ou cadre sup dans une start-up, cela ne changerait sans doute pas grand-chose à son rapport au monde professionnel. Elle en parlerait de la même façon sombre, désabusée et légèrement méprisante. Finalement, les journalistes ont raison, Nathalie Quintane n’a pas écrit un livre sur l’école mais sur son rapport à l’école, sur son rapport à l’Autorité,  à l’Institution, et même sur son rapport au Monde.

             L’Autorité, elle connaît, elle sait ce « que ça fait » puisqu’elle y a été confrontée « pendant 22 ans et qu’elle en a des souvenirs clairs et même éblouissants » (p. 171). Elle la définit, dans un des passages les plus intéressants du livre, comme « cet éblouissement, ce puissant éclair né d’un regard, d’un geste, d’un mot qui vous fixe et vous fige, c’est un éclair qui vous fige »  ( p. 171).  L’autorité, elle la fantasme même explicitement dans un passage où elle explique qu’en tant qu’agrégée en fin de carrière, elle coûte cher à l’État et qu’elle « pourrait » être poussée vers la sortie par son chef d’établissement (p.123). 

            Quant à l’Institution, pour Nathalie Quintane, elle s’incarne dans des « gens » comme la secrétaire du principal, la gardienne de la loge,  le principal, l’intendant ou dans « des espaces » comme le CDI, la cour, les murs, la classe, la peinture des murs. L’institution : c’est une pelote que Nathalie-le-hamster pousse sous la table pour qu’elle disparaisse (p. 67) afin de ne pas sentir « la main de l’institution sur ton dos, son gros doigt sous tes aisselles » (p. 69).  L’institution, ce sont ses résultats scolaires au lycée, son jury d’agrégation (p. 137), les correcteurs du CNED (p. 135), ses proviseurs et ses inspecteurs (p. 115), qui, même quand ils ne sont pas physiquement présents dans sa classe, sont toujours « dans sa tête à vérifier qu’elle est dans les clous » (p. 165). Nathalie Quintane rejette les injonctions, les directives, les programmes, les réformes, les prescriptions et les dispositifs de l’institution. Or tous les professionnels, quelle que soit leur profession, savent que pour supporter les contradictions de l’institution, quelle que ce soit la forme de celle-ci, il est souvent nécessaire de construire un fragile équilibre entre conscience professionnelle et injonctions institutionnelles. Sinon, le travail devient en effet invivable, mais Nathalie Quintane n’a rien à dire à l’institution. Entre  le replis ou le compromis, il n’y a pas de moyen terme. Négocier avec l’institution est impossible, au risque de perdre son âme ou sa pureté.

            Mais alors, comment Nathalie Quintane fait-elle pour supporter l’école ? Grâce à l’écriture justement, comme elle l’explique en interview : « L’expression qui rendrait au plus juste mon rapport à l’institution et à son personnel, à quelques rares exceptions près, c’est : les bras m’en tombent. Cela fait plus de trente ans que les bras m’en tombent régulièrement. Si je n’avais pas pu me ressaisir en me ressaisissant de tout ce dont il m’a été possible de me ressaisir (par l’écriture ou autre chose, peu importe), je crois que je me serais enfoncée dans une longue dépression plus ou moins bien déniée. (Diacritik). L’écriture comme catharsis ? Pourquoi pas, mais à condition d’éviter d’en tirer des conclusions définitives et générales sur l’école, les profs, les élèves où ... l’Institution comme se hâtent de le faire les journalistes radicaux.

            On nous a pourtant expliqué, que Nathalie Quintane ne se moque pas « des profs », mais de l’Institution-École. Et que de toute façon, ce qu’elle décrit est juste. Qu’en effet l’école est en voie de liquidation (Diacritik) que les  personnels de direction se comportent de plus en plus souvent comme des chefs d’entreprise, que beaucoup de profs restent imperturbables devant les réformes qui détruisent l’école, que beaucoup de profs continuent de traumatiser ou de casser des élèves, que très peu de profs ont la « vocation », que certains  profs  cumulent les heures sup, que l’école a besoin d’Utopie, qu’elle est de toute façon irréformable et que dans  l’école telle qu’elle est, tout est à revoir. Certes. .

            Or à ceux qui veulent transformer l’école, Nathalie Quintane n’a rien à proposer si ce n’est ses sarcasmes et ses punchlines. Elle reconnaît de toute façon n’avoir aucune idée de ce que pourrait être une école « à sa sauce » ( p. 190). Elle considère que l’école n’est pas réformable car « pour qu'il y ait justement le passage à autre chose et un projet beaucoup plus cohérent, beaucoup plus global en réalité, l'Éducation nationale ou l'enseignement seul ne peut pas changer. Il faudrait que la Société générale commence à changer, commence à bouger » ( interview Diacritik).  En attendant que la Société commence à changer, des milliers d’enseignants (mais visiblement, ils n’intéressent pas Nathalie Quintane) considèrent dans une perspective dialectique, et même si leur métier devient de plus en plus difficile, que  l’école publique n’est pas uniquement un appareil idéologique d’état,  mais qu'elle reste , même si elle est loin d’être parfaite, un acquis qu’il faut défendre car elle permet aussi de démocratiser les savoirs et d’ouvrir des perspectives émancipatrices. D’après Nathalie Quintane (et les journalistes de la gauche de gauche qui l’encensent), ces profs ont disparu. Pourtant, comme les anarchistes chantés par Léo Ferré, il y en a pas un sur « cent (ou six sur soixante) et pourtant... ils existent ». On peut donc critiquer l’école, sans pour autant caricaturer les enseignants, même si c’est moins médiatiquement rentable.

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