Le management pédagogique est-il de retour?

Nous profitons de la nomination du nouveau ministre de l’éducation Jean-Michel Blanquer pour finaliser et réactiver certaines analyses personnelles déjà anciennes sur la notion de « management pédagogique».

Nous profitons de la nomination du nouveau ministre de l’éducation Jean-Michel Blanquer pour finaliser et réactiver certaines analyses personnelles déjà anciennes sur la notion de « management pédagogique» (voir sur notre blog Médiapart les articles consacrés aux réformes de X. Darcos et celle de Luc Chatel). Pour le moment, l’idéologie du management pédagogique n’est qu’une des sources possibles d’inspiration du nouveau ministre et il est encore trop tôt pour savoir quelle politique il compte mener; mais ce concept nous semble malgré tout assez proche, lorsqu’on analyse certaines de ses déclarations, de la philosophie qui l’inspire (voir les sources ci-dessous). 

Le retour du management pédagogique ?

            Certains nous reprocheront sans doute de faire des procès d’intention puisque le nouveau ministre de l’éducation Mr Jean Michel Blanquer n’a pas encore exposé les grandes lignes de la politique éducative qu’il compte mettre en place. Mais, malgré cela, il nous semble que ce que nous percevons de la personnalité et des idées du nouveau ministre s’inscrit assez bien dans ce que nous avons appelé par ailleurs l’idéologie du«management pédagogique». Cette idéologie hybride puise dans plusieurs corpus idéologiques, puisque le management pédagogique s’inspire à la fois des valeurs du néo-libéralisme, préconise l’introduction de pratiques managériales au sein des établissements scolaires publics et instrumentalise certains principes portés par la critique pédagogique de l’école.

             Le management pédagogique s’inscrit dans un cadre global de restrictions budgétaires, il cherche à améliorer l’efficacité de l’école sans augmenter les moyens humains ou financiers dont elle dispose (JM Blanquer semble favorable à un redéploiement des moyens dans l’EN). Car pour les pédago-managers « l’éducation, ce n’est pas qu’une question de moyens », ce qui permet de disqualifier les revendications des enseignants et de leurs syndicats à qui on reproche toujours de chercher à obtenir plus de moyens (humains ou financiers) pour améliorer l’efficacité du système scolaire.

            Dans le domaine économique, l’efficacité  est assez simple à mesurer. Il existe en effet de nombreux indicateurs comptables qui permettent de mesurer l’efficacité d’une entreprise. Même si ces indicateurs cherchent à en appréhender les différentes dimensions en mesurant sa profitabilité, sa rentabilité, sa productivité ou sa compétitivité, ils tournent globalement autour de la notion de profit et en général une entreprise « efficace » est  une entreprise qui fait du profit.

            Définir l’efficacité de l’école est un peu plus compliqué, mais on estime la plupart du temps qu’une école efficace est une école qui fait réussir ses élèves et qui donc obtient de bons résultats aux examens. Les spécialistes de l’éducation savent toutefois que les résultats des élèves sont une mesure biaisée de l’efficacité d’une école (ou d’un établissement) puisqu’ils sont en grande partie déterminés par le niveau initial et l’origine sociale des élèves qu’elle scolarise. Comparer les résultats d’un collège REP avec ceux d’un établissement favorisé est évidemment inique, puisque les publics scolaires sont socialement différenciés. C’est pour cela que le MEN affine ses indicateurs et calcul la Valeur Ajoutée des établissement qui tient compte de l’origine sociale des élèves scolarisés , mais comme ce type d’indicateurs nécessite  une certaine connaissance technique, la plupart des familles se focalisent malgré tout sur les taux de réussite au bac ; ce qui est tout à fait rationnel , ainsi le lycée classé premier en France a un taux de réussite au bac de 98% (contre 89% attendu donc +9% de valeur ajoutée) mais ne présente que 48 élèves au bac, il est donc mieux placé que la centaine de lycées suivants qui obtiennent 100% de réussite mais présentent beaucoup plus d’élèves au bac.  Un lycée voisin est situé à la 14ème place (au niveau départemental) avec un taux de réussite de 97% et présente 67 élèves. Il peut donc y avoir des écarts de performances relatives assez élevées (place dans un classement) qui ne correspondent qu’à des écarts de performances absolues (taux de réussite au bac, ou valeur ajoutée d’un établissement) assez faibles.  Les performances d’un établissement sont donc toujours très difficiles à mesurer, elles varient aussi souvent d’une année à l’autre en raison de facteurs aléatoires (sujet de l’examen, investissement des élèves, normes d’évaluation...) qui ne sont pas toujours imputables à l’efficacité de l’établissement.

            Mais la « raison technocratique » a pour exister besoin de croire que la notion d’efficacité a un sens : un technocrate ou un manager est quelqu’un qui est persuadé qu’une institution fonctionne toujours de façon sous-optimale et que l’on peut donc la rendre plus efficace. Dans le domaine éducatif, la question de l’efficacité se double d’une problématique supplémentaire car améliorer l’efficacité de l’école est toujours présenté comme un objectif qui permet aussi de lutter contre les inégalités scolaires et donc de favoriser l’égalité des chances. Comme on l’entend souvent : une école juste est avant tout une école efficace, car c’est celle qui fait le mieux progresser les élèves (y compris les plus faibles). La rhétorique du management pédagogique est donc redoutable car la recherche de l’efficacité se fait au nom de la justice et de l’égalité. Ce qui a pour conséquence de pouvoir dénoncer les syndicats qui critiquent les réformes inspirées par le management pédagogique comme non seulement des organisations conservatrices, mais aussi comme des organisations responsables du maintien des inégalités scolaires. On a pu aussi lire parfois que les enseignants ne souhaitaient pas réformer l’école, car leurs enfants étaient les principaux bénéficiaires de l’élitisme républicain.

            L’idéologie du management pédagogique repose donc sur trois principes :

- Conformément à l’idéologie néo-libérale, la concurrence doit devenir le cadre global qui incite les acteurs (managers, établissements, enseignants) à modifier leurs pratiques et à innover afin d’être plus efficaces. Ainsi le néo-libéralisme n’est pas forcément hostile à l’intervention de l’état ou au développement du secteur public à partir du moment où ce dernier adopte les normes de gestion et de fonctionnement du secteur privé. La concurrence dans le domaine éducatif passe par l’introduction de dispositifs d’évaluation dont les résultats sont rendus publics (comme les palmarès des lycées), ce qui doit inciter les établissements et les enseignants qui obtiennent des résultats médiocres, à remettre en cause leurs pratiques pédagogiques et à se mobiliser afin  d’améliorer leurs résultats. On passe du pilotage par les normes, au pilotage par les résultats et surtout aux pilotage par les règles (comme le montrent Dardot et Laval dans leurs ouvrages sur le management public). Pour améliorer l’efficacité du service public, il n’est pas nécessaire d’imposer des normes venues d’en haut, il suffit de mettre en place un cadre réglementaire qui incite les acteurs à agir dans le sens voulu. Classer les établissements selon leurs résultats doit amener les équipes des établissements les plus mal classés à prendre conscience de leur faible efficacité et à mettre d’eux-mêmes en place les mesures qu’ils jugent nécessaires pour y remédier. Dans cette perspective, les établissements (et leurs personnels) sont donc responsables des piètres résultats de leurs élèves. 

- Le second principe repose sur les pratiques managériales. Là aussi la rhétorique est simple, pour améliorer l’efficacité d'un établissement, il suffit de donner plus de pouvoir et d’autonomie aux personnes qui le dirigent. En renforçant l’autonomie des établissements, sous couvert de décentralisation et de déconcentration, on laisse les chef d’établissement-managers mettre en place les dispositifs qu’ils jugent les plus efficaces, répartir les moyens en fonction des besoins et adapter l’offre éducation au contexte local. Il ne s’agit donc pas de privatiser l’école, mais d’introduire les méthodes de gestion du privé dans l’administration. Le thème de l’autonomie a aussi le mérite d’être connoté positivement, il fait partie de la novlang managériale, puisqu’il s’oppose à l’autoritarisme, au dirigisme ou au centralisme. C’est un mot-piège qui derrière un vernis anti-autoritaire peut cacher le développement de pratiques caporalistes et de la culpabilisation des personnels.    

- Enfin le management pédagogique s’inspire aussi de ce que nous appelons la critique pédagogique de l’école, celle qui critique les formes traditionnelles d’enseignement qu’elle juge responsable des inégalités scolaires. Cette critique se veut émancipatrice et progressiste car elle critique les pédagogies magistrales et autoritaires. Elle est en général favorable, à l’innovation, à l’autonomie des établissements, au travail en équipe et à l’inter-disciplinarité.  Le management pédagogique s’assure de ce fait l’indulgence des syndicats réformistes ou de certains mouvements pédagogiques, qui peuvent certes se montrer hostiles à la mise en concurrence des établissements mais qui risquent de trouver positif ces injonctions au travail en équipe, à l’innovation et à l’expérimentation pédagogique. 

L’idéologie du management pédagogique est redoutable car elle disqualifie ses opposants, qui, parce qu’ils résistent au changement et défendent leurs intérêts catégoriels, sont considérés comme des conservateurs responsables de l’immobilisme du système scolaire.  Voilà pourquoi résister à cette idéologie risque de s’avérer particulièrement difficile pour les syndicats enseignants et leurs organisations et nécessite à la fois des mobilisations locales mais aussi un important travail de décryptage qui ne fasse pas pour autant pas le jeu des véritables conservateurs. Face à ce nouveau ministre, il nous semble donc que la vigilance s’impose.

Bibliographie

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2016/11/07112016Article636140851780439010.aspx

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2014/10/24102014Article635497375555385526.aspx

http://www.ouest-france.fr/education/le-nouveau-ministre-de-l-education-promet-pas-d-enieme-reforme-4997952

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