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Professeur agrégé de sciences économiques et sociales (SES) dans l'enseignement secondaire et parent d'élève en Seine Saint Denis, docteur en sciences de l'éducation.

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Billet de blog 23 mai 2015

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Réforme du collège : peut on dépasser le point Godwin ?

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Réforme du collège : peut on dépasser le point Godwin ?

 Il existe peu de débats en France dans lequel les protagonistes se rapprochent aussi rapidement du point Goodwin, que celui qui porte sur l'école et sur l'éducation. Ainsi si vous émettez des doutes sur le bien-fondé de la réforme actuelle du collège, pour ses thuriféraires, vous êtes forcément du coté des conservateurs, des immobiles et de ceux qui ne veulent rien changer, vous vous résignez aux inégalités scolaires, vous êtes donc forcément un partisan de l'élitisme ; si, de plus, vous êtes enseignant et/ou parents d'élève, vous défendez forcément des intérêts catégoriels ou vous cherchez à instrumentaliser l'école publique pour mettre vos enfants dans les « bonnes classes ». Si à l'inverse, vous estimez que cette réforme va dans le bons sens, pour ses opposants, vous êtes forcément responsable de la destruction des savoirs, un pédago-démago partisan du nivellement par le bas, vous êtes responsable de la crise de l'autorité, du déclin de l'idéal républicain et de la monté du communautarisme.

  • Ce débat n'est pas nouveau : il date pratiquement de la Révolution Française et oppose régulièrement les partisans de l'instruction à ceux de l'éducation, les républicains aux pédagogues, ceux qui veulent mettre le savoir à ceux qui veulent mettre l'élève au centre du système scolaire, les partisans de l'école de Jules Ferry (ou de Jules...Valles) contre ceux de Sumerhill, Finkielkraut contre Meirieu. Bref, au misonéisme des uns s'opposent le misologisme des autres. A chaque réforme ou à chaque évènement (affaire du voile, émeutes en banlieue, attentats anti-Charlie), les mêmes arguments sont évoqués, les mêmes spécialistes sont convoqués. A ce débat sclérosant, dans lequel personne n'a, par ailleurs, le monopole du vœu pieux, de l'argument d'autorité ou de la pétition de principe nous voudrions apporter quelques précisions :

  • D'une part, rappelons que, contrairement à ce que la presse sous-entend, ce débat transcende non seulement les clivages politiques mais n'oppose pas les progressistes aux conservateurs ou la gauche à la droite. En effet il existe à droite, à coté des « réacs-républicains », des partisans de la réforme, comme les membres du MEDEF qui cherchent avant tout à rapprocher l'école de l'entreprise et qui se sont toujours montrés méfiants envers les savoirs académiques. Le patronat est en effet favorable aux dispositifs sensés stimuler « l'imagination et la créativité » des futurs salariés, puisque ces critères sont ceux sur lesquels reposerait désormais, dans la nouvelle économie mondialisée, la compétitivité des entreprises. Le MEDEF ne peut donc que se réjouir de voir un E.P.I. consacré à la « découverte du monde de l'entreprise ».

  • A l'inverse, il existe aussi à gauche, à coté de la « critique pédagogique » de l'école, une tradition intellectuelle étatiste et jacobine, voir marxiste, attachée au rôle émancipateur des savoirs, et qui se méfient des dispositifs pédagogiques sensés rendre plus ludiques ou plus attractifs les apprentissages scolaires, pour les enfants des classes populaires, quand dans le même temps, les enfants de la bourgeoisie continuent d'être formés dans les lycées d'élite ou dans les classes préparatoires, par des pédagogies classiques, et n'éprouvent pas spécialement le besoin « d'apprendre à apprendre » ou de donner du « sens à leurs apprentissages ». Il convient en effet de rappeler que l'inter-disciplinarité, l'autonomie des établissement ou les pédagogies de projet, ne sont pas, en tant que tels, des remèdes magiques à l'échec scolaire. A l'inverse beaucoup de spécialistes de l'éducation et d'enseignants estiment que les enfants des classes populaires ont surtout besoin de pédagogies « classiques » et explicites et que l'inter-disciplinarité bénéficie principalement aux enfants déjà fortement dotés en capital culturel comme le montrent les T.P.E. dans les lycées ( ce qui ne veut pas dire qu'elle ne puisse pas engendrer ponctuellement des projets remarquables). Voilà pourquoi on a le droit d'être de gauche, d'estimer que l'école doit lutter contre les inégalités scolaires et de critiquer cette réforme.

  • D'autre part, puisque lorsqu'on veut tuer son chien on l'accuse d'avoir la rage, il est nécessaire lorsqu'on veut réformer l'école, d'en dresser un bilan accablant. La ministre de l'éducation a sacrifié au genre en désignant d'emblée le collège comme un espace ennuyeux et anxiogène (en oubliant peut-être que tout apprentissage nécessite un effort et donc parfois du découragement ). Elle a été, il est vrai, précédée par de nombreux essayistes ou éducologues selon lesquels l'école n'est qu'une « une machine » à trier, à diviser, à désintégrer et à fabriquer de l'échec scolaire ou une institution qui ne fabrique que des « crétins » ou de « l'impuissance » (toutes ces expression renvoient à des ouvrages plus ou moins récents sur l'école). Pour assurer à leurs auteurs un certain succès médiatique ou commercial, il leur est nécessaire de présenter l'école comme une institution forcément injuste et inefficace, dans laquelle soit on apprend plus rien, soit les élèves s'ennuient à mourir. Ce qui ne veut pas pour autant dire que, au collège, tout va, pour le mieux dans le meilleur des mondes scolaires mais il semble qu'en France tout le monde (syndicats, éducologues, journalistes , hommes politiques ) ne puissent plus parler de l'école sans parler de crise ou d'échec. Or, rappelons que l'école, malgré toutes les critiques qu'on est en droit de lui faire, est aussi un lieu dans lequel les enseignants continuent de former de futurs citoyens, de développer leur esprit critique et de permettre à des enfants de milieu populaire de réussir. Non l'école n'est pas uniquement un lieu d'aliénation anxiogène et ennuyeux et on y trouve aussi des élèves et des enseignants heureux et épanouis.

  • Enfin, soulignons qu'il est quand même paradoxal que ce soit la gauche gouvernementale, qui critique « l'élitisme républicain », sans évoquer « l'élitisme libéral » qui s'exerce en toute impunité au nom de l'incontournable liberté de l'enseignement. Il est donc facile pour une certaine gauche libérale, ses syndicats réformistes et ses relais médiatiques, de stigmatiser les classes moyennes supérieures et la petite bourgeoisie intellectuelle (les fameux bobos, intermittents du spectacle, artistes, enseignants, fonctionnaires « protégés » !), de les accuser de vouloir favoriser leurs enfants au sein de l'école publique, alors qu'elle n'envisage à aucun moment d'imposer des contraintes au privé sous contrat. On attendait aussi autre chose (même si depuis Claude Allègre on sait à quoi s'en tenir dans ce domaine) que la stigmatisation du corporatisme enseignant et de ses syndicats, accusés de toujours s'opposer aux réformes (la machine à dire non), comme s'il était désormais incongru que des syndicats enseignants se préoccupent de l'impact d'une réforme sur les conditions de travail des personnels de l'Éducation Nationale.

  • Pourtant des pistes existent qui permettraient de sortir de ce débat sclérosant et de rendre peut être plus attractive la scolarité au collège. Ainsi plutôt que de mettre en place des dispositifs complexes, qui vont accentuer les rivalités entre disciplines et perturber la vie des établissement scolaires, pourquoi ne pas introduire au sein des collèges des heures d'étude encadrées obligatoires pour tous les élèves, ce qui permettrait de développer leur autonomie sans demander aux familles de contrôler le travail à la maison et sans stigmatiser les élèves à qui sont souvent destinés ces heures de soutient ? Pourquoi ne pas utiliser les emplois du temps (et les fameux rythmes scolaires) pour jouer davantage sur la complémentarité des différents types de pédagogie et mettre en place un véritable pluralisme didactique : on pourrait ainsi à la fois renforcer les enseignements disciplinaires (le matin par exemple) et favoriser les projets interdisciplinaires ou d'autres formes d'activité « éducatives » l'après-midi ? Mais de telles mesures nécessiteraient des moyens supplémentaires alors que ceux qui nous gouvernent depuis 30 ans passent leur temps à nous persuader qu'« enseigner n'est pas qu'une question de moyens ». Voilà pourquoi cette réforme risque de ne pas changer grand chose aux inégalités scolaires, mais réformer l'éducation est toujours plus facile, quoi que l'on en dise, que de s'attaquer à la crise et au chômage, facteurs dont la responsabilité dans l'accroissement des inégalités scolaires est, sans doute, largement aussi lourde que celles de tous les dispositifs pédagogiques possibles et imaginables.

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