De la soft éducation à l'économie collaborative

Qu'est ce que la soft éducation ?

Dans une récente interview au journal Libération Andréas Schleicher, directeur du département Education de l'OCDE, nous propose une illustration exemplaire de ce que nous appellerons désormais « la soft éducation » (http://www.liberation.fr/evenements-libe/2016/09/19/pour-une-education-globale_1502080). La « soft éducation » est un projet éducatif qui, par son discours humaniste et altruiste, séduit les milieux pédagogiques et progressistes et dont la réthorique repose  sur trois arguments :

Le premier porte sur la disqualification des systèmes de formation existants dont on nous assure qu’ils ne sont plus adaptés aux exigences des entreprises actuelles. Ainsi, selon Andréas Schleicher, « le fait que des milliers de diplômés de l’université ne trouvent pas d’emploi, alors que nombre d’employeurs ne parviennent pas à recruter des collaborateurs ayant les compétences dont ils ont besoin prouve que l’élévation du niveau de formation ne rime pas nécessairement avec l’accès à de meilleures compétences, à un meilleur emploi et à une vie meilleure ». Le diagnostic est clair : si les diplômés sont au chômage (même s’ils le sont moins souvent que les non-diplômés), ce n’est pas parce que les entreprises ne créent pas assez d’emplois, mais parce que les systèmes de formation actuels sont devenus obsolètes car ils reposent encore trop souvent sur la transmission des savoirs. Or les savoirs, d’après les chantres de la soft éducation, sont désormais immédiatement disponibles sur un simple clic, voilà pourquoi selon Emmanuel Davidenkoff, journaliste spécialiste des questions éducatives au Monde et à France Culture, « Pour affronter ce monde, l’école est priée d’en rabattre sur la transmission des connaissances – périssables et accessibles au premier possesseur de smartphone – et de promouvoir les savoir-faire que la machine, pour l’instant, ne semble pas en capacité de disputer à l’humain : la créativité, l’empathie, le désir de construire un monde plus juste » (Le Monde 29/06/2016).

Le deuxième argument porte sur le rôle désormais primordial des compétences comportementales appelées à devenir le déterminant majeur de l’employabilité des futurs actifs. Ainsi Andréas Schleicher nous explique que « par le passé, l’éducation était axée sur la transmission des connaissances ; aujourd’hui, elle doit doter chaque individu des outils et compétences nécessaires pour s’orienter et trouver sa voie dans un monde toujours plus instable, précaire et complexe ». 

Face à ces constats lapidaires, la conclusion s’impose d’elle-même : les systèmes éducatifs doivent impérativement être réformés afin de préparer les élèves à ces changements (dont on ne nous précise jamais vraiment en quoi ils consistent). « C’est pourquoi l’éducation doit s’attacher davantage à notre façon de raisonner, en développant notamment la créativité, l’esprit critique, la résolution de problèmes et la prise de décisions, à notre façon de travailler, en développant les compétences de communication et de collaboration, et à nos traits de personnalité, en encourageant ceux qui nous aident à mieux vivre et travailler ensemble ».  Si cette nouvelle doxa éducative reste toujours très floue sur les moyens à mettre en œuvre pour entreprendre cette fameuse réforme éducative, son succès s’explique par son aspect pseudo humaniste  et parce qu’elle semble en effet à même d’accompagner les mutations économiques, sociales et culturelles engendrées par la révolution technologique. Ce projet éducatif bénéficie de plus de relais internationaux, comme le sommet du WISE qui l’an passé s’est déroulé au Qatar (pays qui s’illustre davantage par sa conception particulière du droit du travail que par son soucis de l’innovation pédagogique) et de soutiens médiatiques importants, comme  le montre le partenariat entre le journal le Monde et l’association Ashoka, (association qui a pour objectif de promouvoir dans le monde des projets innovants portés par des « entrepreneurs sociaux ») lors du  sommet « redessinons l’éducation » organisé en juin dernier  à Paris. 

Mais « la soft éducation » est aussi, et surtout, en phase avec les exigences de l’économie collaborative, ce nouveau modèle économique qui, sous prétexte de rompre les rapports de subordination entre employés et employeurs, remet en cause de nombreux acquis du droit du travail et développe de nouvelles formes d’aliénation et d’exploitation des salariés (comme le montrent les déboires des salariés de chez Uber ; Alternatives Economiques 09/2016). 

Comme nous l’avons montré par ailleurs (voir nos tribunes précédentes sur notre blog), c’est à travers les mutations des systèmes productifs et du marché du travail qu’il convient de décrypter la réthorique de la soft éducation. Réthorique, qui derrière un verni pseudo-progressif, est en parfaite adéquation avec l’idéologie néo-libérale telle que l’on analysée Michel Foulcault (Naissance de la Biopolitique), Luc Boltanski (Le nouvel esprit du capitalisme) ou plus récemment Pierre Dardot et Christian Laval (La nouvelle raison du monde). 

On peut en effet se demander ce que cachent ces perpétuelles odes à l’innovation et à la créativité et pourquoi les systèmes éducatifs doivent désormais développer l’esprit d’initiative, les facultés d’adaptation ou les pratiques collaboratives ? Doivent-ils vraiment développer ces compétences afin de favoriser l’émergence d’un monde meilleur ou parce qu’elles sont nécessaires à l’essor des entreprises de l’économie collaborative ? 

Mais au fait, que devront créer les futurs salariés ? De nouveaux produits, bien sûr, puisque, on le sait, à l’heure de la révolution numérique, la créativité est un des critères-clé de la compétitivité des entreprises, mais ils devront aussi créer leurs propres emplois comme le suggère A. Schleicher dans une tribune précédente (Le monde du 29/06). 

Avec qui devront-ils apprendre à collaborer ? Avec leurs futurs collègues afin de travailler en équipe et de générer de l’intelligence collective comme chez Goggle ou chez Apple ou avec leurs futurs employeurs, dont ils ne seront plus les « salariés », mais les « partenaires » ou les « collaborateurs » ?  Les futurs actifs bénéficieront en effet de moins en moins souvent d’un statut stable et de droits statutaires, ils deviendront « autoentrepreneurs », « salariés indépendants » ou « prestataires de service » et devront collaborer avec de multiples employeurs car dans le modèle de l’économie collaborative, les travailleurs ne sont plus embauchés par un seul employeur mais doivent multiplier les contrats en fonction des besoins des entreprises. 

Enfin le concept clé de la soft éducation est « l’adaptation au changement », mais de quel changement s’agit-il ? Des changements dus au progrès technique et aux nouvelles technologies, sensées révolutionner le monde du travail ou des changements dus à la précarité généralisée puisque les travailleurs ne pourront plus compter sur un emploi stable et sur un revenu régulier ? Ils devront alors en effet se montrer créatifs et réactifs afin de trouver les revenus nécessaires pour survivre entre deux « jobs » (louer sa maison, sa voiture, ses services ?). Car dans la réthorique de la soft éducation, les contraintes, on s’y adapte, on ne lutte jamais contre.

Reste à se demander pourquoi Andréas Schleicher a été invité (le 19/09 à Lyon) à participer à une conférence intitulée « la culture qui libère » car justement de culture dans la réthorique de la soft éducation ... il n’est jamais question.

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