Une spécialisation précoce et stérile des élèves (05/02..à propos du rapport Mathiot)

Tribune parue dans l'humanité ( 5 février 2018) à propos du rapport Mathiot, mais qui reste globalement d'actualité au vue de la réforme du bac mise en place par Jean Michel Blanquer

Une spécialisation précoce et stérile

 

Une spécialisation précoce et stérile des élèves par Jean-Yves Mas, professeur de sciences économiques et sociales

Jean-Yves MasProfesseur de sciences économiques et socialesÀ la suite à la publication du rapport Mathiot, beaucoup de commentaires et d’articles ont été publiés, mais très peu soulignent les véritables conséquences que l’adoption de cette réforme pourrait avoir sur l’organisation du bac et la structure des lycées d’enseignement secondaire. Le rapport Mathiot introduit trois innovations majeures dans l’organisation du bac. La première innovation concerne la fin des séries de l’enseignement général au profit de parcours composés d’un tronc commun (TC) et d’un couple de (disciplines) majeures que les élèves passeraient en évaluation terminale et qui compteraient pour le bac. Il est prévu, pour les parcours de l’enseignement général, quatre parcours littéraires – lettres/langue vivante, lettres/civilisation ancienne, lettres/arts et lettres/histoire-géographie –, deux parcours avec des majeures sciences économiques et sociales (SES) – SES/maths et SES/histoire-géographie – et quatre parcours scientifiques avec des majeures maths – maths/physique-chimie, maths/sciences de l’ingénieur, maths/informatique et sciences de la vie et de la Terre/physique-chimie. Sous prétexte de mieux individualiser la formation et de mieux préparer les élèves à l’orientation post-bac, on demande donc à des élèves d’à peine 15 ans de se surspécialiser dès la première, ce qui ne peut que conditionner et rigidifier leur future orientation.

Les lycéens vont perdre en culture générale et ne gagneront que très peu dans les disciplines majeures puisque celles-ci seront amputées de près de la moitié de leur dotation horaire si les élèves, comme c’est prévu, passent ces épreuves au milieu du second semestre de terminale. Il est en effet prévu que les résultats des majeures soient intégrés dans Parcoursup afin d’être pris en compte par les universités. En différenciant et spécialisant autant les formations, la réforme va renforcer la hiérarchie des parcours puisqu’elle démultiplie les possibilités de choix à l’intérieur des anciennes séries, ce qui risque de provoquer la création de classes de niveau, dont on sait qu’elles défavorisent les élèves les plus faibles. Il y a, de plus, de fortes chances pour que tous les lycées ne puissent pas proposer tous les parcours, ce qui va créer de fortes inégalités d’offre entre les gros établissements et ceux de plus petite taille.

La seconde innovation concerne le contrôle continu en cours de formation (CCF), censé être plus équitable (et moins coûteux) que l’évaluation en fin de formation. Or, contrairement à ce qui est parfois affirmé, le CCF n’avantage pas les élèves faibles puisqu’il minore leurs progrès (si un élève a successivement au cours de l’année les trois notes 8, 10 et 12, il aura 10 de moyenne avec le CCF alors que son véritable niveau final, le plus prédictif, correspond à sa dernière note de 12). De plus, le CCF risque de désavantager les élèves issus des lycées populaires, car les enseignants y sont souvent accusés de surévaluer leurs élèves pour les encourager. Le bac sera donc de plus en plus un diplôme local et sa valeur dépendra de la ville ou de l’établissement dans lesquels l’élève l’aura obtenu.

Enfin, le rapport Mathiot prévoit l’introduction d’un « grand oral interdisciplinaire » d’une demi-heure devant un jury de trois personnes (dont une ne serait pas prof !) et qui compterait pour le bac. Or les épreuves orales avantagent souvent les élèves les plus dotés en capital culturel (facilité d’expression en public, aisance corporelle, présentation de soi valorisante). Cette épreuve devrait être introduite dès la seconde afin que les élèves aient le temps de s’y préparer sérieusement. Rappelons toutefois que les lycéens passent déjà une épreuve à l’oral : les travaux personnels encadrés (TPE), en première. Au final, le projet Mathiot va entraîner une spécialisation précoce et stérile des élèves et renforcer la hiérarchie des bacs. Il n’a en réalité qu’un seul but : faciliter la présélection (et non la formation) des élèves, pour l’enseignement supérieur. C’est un projet peu lisible pour les familles, qui risque de complexifier inutilement l’organisation administrative des lycées et surtout d’augmenter l’inégalité des chances. Il serait, pour toutes ces raisons, donc souhaitable qu’il soit tout simplement abandonné.

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