APB, réforme du bac, sélection à la fac... au royaume des injonctions paradoxales

à propos des débats sur le système d'affectation APB, sur la réforme du bac et la sélection à la fac

« APB, réforme du bac, sélection à la fac... au royaume des injonctions paradoxales ». En réaction aux articles du Monde sur cette question (21/7) J.Y. Mas professeur de SES (93).

Les éléments de la crise

Il convient d’abord de dénoncer le véritable scandale que représente cette année les 87000 bacheliers qui se retrouvent sans affectation dans l’enseignement supérieur. Cette situation était pourtant largement prévisible mais les responsables politiques des gouvernements précédents n’ont pas su l’anticiper. Le mini baby-boom des années 2000 associé à une politique de « fluidification » des parcours scolaires et à l’augmentation des taux de réussite au bac ne pouvaient que se traduire par une augmentation importante du nombre de bacheliers. Or rien n’a été visiblement prévu pour absorber l’arrivée de ces flux de bacheliers supplémentaires dans le supérieur. Mais derrière ces 87000 bacheliers sans affectation, se cachent d’autres enjeux car le gouvernement va visiblement profiter de la situation pour légitimer sa future réforme du bac et l’introduction de la sélection à l’université. Rien de mieux en effet qu’une crise pour présenter les réformes que l’on entendait de toutes façons mener comme incontournables. Or il nous semble que la situation actuelle est le produit de 5 « injonctions paradoxales » auxquelles est confronté le système scolaire français et qu’il convient de distinguer afin d’en analyser correctement les enjeux. Les incohérences d’APB Nous ne reprendrons pas ici les problèmes induits par la complexité de la procédure d’affectation APB qui fait parfois davantage reposer la sélection des élèves sur leur capacité à élaborer des stratégies pertinentes dans l’élaboration de leurs vœux plutôt que sur leurs résultats scolaires eux-mêmes (voir les exemples cités dans le Monde du 21/7). Nous souhaitons par contre souligner les conséquences du calendrier d’APB sur l’année scolaire de terminale. Une des particularités du système APB est, en effet, d’obliger les élèves à constituer leur dossier APB dès la fin du second trimestre. Ne sont donc prises en compte que les moyennes du premier et du second trimestre. Les notes des bacs blancs (qui se déroulent souvent en milieu d’année scolaire) et qui sont souvent intégrées dans les moyennes du second trimestre deviennent donc parfois plus déterminantes que les notes du vrai bac, puisque les résultats d’APB sont connus une semaine avant le déroulement de celui-ci. Un élève a donc intérêt à obtenir de meilleures notes au bac blanc qu’au vrai bac, ce qui est particulièrement absurde, puisque si l’élève progresse entre les deux épreuves, ces progrès éventuels n’interviendront pas dans son orientation. De plus, puisque ce sont les résultats du second trimestre qui vont être déterminants dans la sélection des élèves, certains enseignants soucieux de ne pas défavoriser leurs élèves sont tentés de construire des moyennes de façon « bienveillante », les notes des bacs blancs seront donc intégrés ou pas, en fonction de leur influence sur les moyennes du second trimestre. Dans certains établissements les bacs blancs sont même décalés pour ne pas pénaliser les moyennes des élèves, bref apparaissent ici les effets pervers du contrôle continu. Les moyennes prises en compte dans APB, sont en réalité des arrangements évaluatifs (selon l’expression de Pierre Merle) dont la composition peut dépendre de facteurs contingents, elles ne sont donc pas toujours un indice pertinent du niveau réel des élèves (notamment pour les élèves moyens). Cette situation peut même conduire au paradoxe suivant : un élève peut décider d’arrêter de travailler dès la fin du second trimestre, ou de travailler a minima juste pour avoir son bac, puisque ses résultats du troisième trimestre ne seront pas pris en compte dans sa future affectation (au cas où il obtiendrait satisfaction sur son premier vœux). Enfin on se demande pourquoi les résultats d’APB tombent une semaine avant le vrai bac, ce qui démobilise et démotive les élèves qui savent, lorsqu’ils passent le bac, qu’ils risquent de ne pas obtenir l’orientation désirée. Encore une absurdité qu’il serait pourtant facile d’éviter en décalant l’annonce des résultats d’une semaine par exemple. Bref le système APB doit être impérativement revu et corrigé, afin d’intégrer les résultats de l’année et ceux du vrai bac dans les procédures d’affectation et de ne pas déstabiliser les élèves avant l’épreuve finale.

Les facteurs de l’échec à l’université

Afin de justifier le recours à la sélection à l’entrée de la fac, de nombreux acteurs du débat sur l’école (journalistes, universitaires, sociologues...) évoquent le gâchis humain et financier engendré par le fort taux d’échec à l’université (1). Le taux de complétion (taux d’étudiants qui obtiennent leur diplôme) en licence (L3) serait ainsi d’à peine 40 % en France contre 70 à 80 % chez nos voisins européens . Or évoquer un taux global d’échec n’a pas beaucoup de sens, puisqu’avant de réfléchir à d’éventuelles réformes, il est nécessaire de savoir quels sont les étudiants en échec, pourquoi ils échouent et quelles sont les filières dans lesquelles les taux d’échec sont les plus élevés. De plus, il peut aussi être utile de distinguer les abandons en cours de formation et les échecs à l’examen, car ces deux formes d’éviction peuvent avoir des causes différentes (2). Si un élève quitte la fac pour une autre formation ou pour des raisons financières, son échec n’a rien à voir avec le fait d’échouer à l’examen en raison d’un cursus initial inapproprié . Enfin il nous semble que sont volontairement confondus ici plusieurs problèmes. En effet, la question des filières en « tension » (STAPPS, médecine...) dans lesquelles les candidats sont tirés au sort ne recoupe pas forcément celle des bacheliers professionnels ou technologiques qui « échouent » à l’université. Le problème majeur auquel sont confrontés les universités concerne en effet a priori l’accès des bacheliers professionnels et technologiques à des filières universitaires dans lesquelles ils n’ont visiblement que très peu de chance de réussir, notamment parce que ces élèves se retrouvent à la fac car ils n’ont pas trouvé de places dans les filières correspondant davantage à leur formation initiale. Il n’est donc pas étonnant qu’ils échouent s’ils ne sont ni motivés ni formés aux exigences de la filière dans laquelle ils sont inscrits. Cette question est certes complexe, mais ce n’est pas une raison suffisante pour remettre en cause le principe de libre accès à l’université. La création de places supplémentaires en filières courtes ou en filière d’excellence pour les bacheliers professionnels (on évoque parfois la création de filière bac +1 pour ces bacheliers) permettrait par exemple d’éviter que ces bacheliers ne se retrouvent dans des filières universitaires dans lesquelles ils sont orientés par défaut.

Les prérequis, une fausse solution

Pour résoudre le problème de l’échec en licence, de nombreux acteurs de l’éducation sont favorables à la mise en place de prérequis à l’entrée de l’université. Ainsi les candidats devraient avoir suivi impérativement certaines options ou modules, (comme par exemple avoir suivi des cours de biologie pour candidater en STAPPS) ou obtenu des résultats satisfaisants dans certaines disciplines (ne seraient alors sélectionnés que les élèves ayant obtenu un certain niveau dans des disciplines-clés). La solution des prérequis semble en effet une solution de « bon sens », puisqu’elle conditionne l’accès à certaines filières au fait d’avoir suivi au lycée certains enseignements en lien avec les contenus de la filière ou de s’assurer que l’étudiant a le niveau requis pour y réussir. Mais ces deux formes éventuelles de prérequis, que nous nous proposons d’appeler respectivement prérequis curriculaires et prérequis capacitaires, revient en réalité à introduire des formes de filtrage ou de sélection à l’entrée de l’université. De nombreux universitaires semblent favorables à cette initiative, car ils subissent la concurrence des filières sélectives (IEP, CPGE, mais aussi BTS et IUT...) et attendent de cette mesure une revalorisation de l’image et de la qualité des universités françaises. Mais ces deux formes de prérequis risquent d’engendrer de nombreux effets pervers et de complexifier l’organisation de l’enseignement secondaire. Ainsi les prérequis curriculaires, à savoir la création d’options disciplinaires en terminale dont le contenu pourrait être défini en partenariat avec les universités de secteur, pourraient être une solution à l’échec à l’université à condition que les notes dans cette option ne soient pas déterminantes (on pourrait même ne pas y évaluer les élèves...), mais elle risque de complexifier l’organisation du lycée et d’obliger les lycéens à envisager très tôt leur future orientation (4). Par contre si on laisse les universités libres de fixer des prérequis capacitaires et de sélectionner leurs étudiants en fonction de leur niveau, il y a de forte chance qu’on assiste à une course à l’exigence, car plus elles se montreront exigeantes plus elles attireront les bons élèves, et plus le niveau de leurs étudiants sera élevé, plus elles deviendront attractives. La sélection se fera par le niveau et non en fonction du curriculum des élèves, ce qui ne peut que désavantager les élèves moyens ou faibles qui risquent alors de se retrouver sans affectation. Or si le niveau initial des étudiants est souvent la variable la plus pertinente pour anticiper leur réussite, il arrive aussi que certains élèves moyens au lycée se révèlent et s’épanouissent dans l’enseignement supérieur. L’introduction des prérequis capacitaires risque d’engendrer une pression énorme sur les résultats scolaires des élèves moyens dans le secondaire car le moindre faux-pas (un contrôle raté ou un devoir non-rendu) risque d’avoir des conséquences désastreuses sur leur orientation. De toute façon, les prérequis existent déjà, puisque rares sont les élèves porteurs d’un bac non scientifique par exemple qui se dirigent vers les facs scientifiques. L’inverse est on le sait moins vrai. Mais les élèves en lycée général sont en général relativement cohérents dans leur choix de filières.

Démocratisation du secondaire, sélection à l’université

Mais l’introduction de la sélection à l’université risque surtout de marquer une rupture majeure dans l’orientation des politiques éducatives suivies depuis une vingtaine d’années. Ces dernières ont en effet cherché à diminuer la sélectivité de l’enseignement secondaire (qui reste socialement inégalitaire mais un peu moins que par le passé ) notamment grâce à la fluidification des parcours individuels (quasi suppression du redoublement, importance de plus en plus importante donné aux vœux d’orientation des familles, évolution des normes évaluatives etc.). Chercher à rendre l’enseignement secondaire de moins en moins sélectif et dans le même temps renforcer la sélection dans l’enseignement supérieur ne semble pas très cohérent. Comme le rappelle Julien Grenet à propos d’APB « En réalité, ce n’est pas tant le droit qui pose problème que le symptôme de contradiction de l’enseignement supérieur qui défend le principe de non-sélection, tout en instaurant des capacités limités dans la plupart des filières » (5) . Autant affirmer haut et fort que l’on renonce à démocratiser l’enseignement supérieur, ce qui semble en effet être le cas puisque le gouvernement actuel a décidé de diminuer de 330 millions le budget des universités dont certaines sont déjà dans une situation financière préoccupante (6) . Il apparaît de toute façon assez paradoxal que rien n’ait été prévu pour absorber le nombre croissant de bacheliers, qui augmente aussi pour des questions démographiques puisque les générations plus nombreuses des années 2000 arrivent dans l’enseignement supérieur. Quelques soient les solutions retenues on voir mal comment on pourra résoudre cette crise sans créer de nouvelles capacités d’accueil dans l’enseignement supérieur.

Les relations entre l’enseignement supérieur et le marché du travail

Mais pour les partisans de la sélection, comme François Dubet , l’augmentation des capacités d’accueil des universités ne peut être infinie et doit aussi tenir compte de l’évolution des débouchés sur le marché du travail pour les éventuels futurs titulaires de L3 (7) . On reconnaît ici l’image traditionnelle de la fac comme « usine à chômage » (8). Donc une fois de plus, c’est la question du chômage qui rend celle de la sélection « incontournable ». L’argument peut de toute façon être retourné, si l’on ne crée pas de places supplémentaires dans l’enseignement supérieur, ce ne sont pas des diplômés mais des bacheliers qui vont se retrouver sur le marché du travail et qui risquent d’être au chômage. Or même si la démocratisation scolaire s’accompagne sans doute toujours d’un peu d’inflation scolaire, rappelons qu’il est toujours très difficile de définir le profil des fameux « métiers de demain ». Et même si la prolongation de la durée des études est souvent une façon de retarder l’arrivée de certains jeunes sur le marché du travail, l’augmentation de leur niveau de formation sera toujours un « plus » en terme de qualification. Rappelons que la loi d’orientation de 2005 avait pourtant fixé comme objectif, conformément à la stratégie de Lisbonne sur l’économie de la connaissance, d’amener 50% d’une génération au niveau L3 et que d’autre part comme l’a montré Éric Maurin dans « la nouvelle question scolaire » les liens entre demande et offre de travail qualifiée ne sont pas à sens unique, car l’augmentation du niveau de formation globale des futurs salariés peut aussi inciter les entreprises à créer plus d’emplois qualifiés (9). L’absence d’un plan d’urgence de soutien à l’université risque de toute façon d’entrainer le développement des formations privées de l’enseignement supérieur , et c’est sans doute sur cette solution que compte le gouvernement, qui a montré des signes évident de bienveillance envers l’enseignement privé (10).

Au final, le nouveau gouvernement doit choisir entre une réforme d’inspiration néo-libérale associant baisse des ressources publiques pour l’université, introduction de la sélection à la fac et développement de l’enseignement privé supérieur, ou à l’inverse entreprendre une réforme ambitieuse qui, tout en refusant la sélection à l’université, prévoit des solutions appropriées à chaque problème, la création de places supplémentaires dans le supérieur (filières courtes et universités), une meilleure articulation entre la fac et le lycée, le rapprochement des prépas et des université et l’augmentation des aides aux étudiants en difficulté. Le mot d’ordre à bas la sélection, loin d’être un slogan rituel et un réflexe comme l’affirme François Dubet (11), permettrait de regrouper l’ensemble des acteurs de l’éducation attachés à la démocratisation de l’école et au libre accès à la culture et à la formation des diplômés de l’enseignement secondaire. Mais seule une mobilisation de grande ampleur pourra inverser le rapport de force et inciter le gouvernement à renoncer à la réforme de l’éducation d’inspiration néo-libérale qu’il est très certainement en train de préparer. La question est aussi de savoir si les principaux acteurs de l’éducation (étudiants, élèves, enseignants, universitaires, parents d’élève) sont prêts à se mobiliser comme ils l’ont fait en 1986 et dans les années 70 pour dire « Non à la sélection à l’université » ?

Notes

1) http://theconversation.com/comment-nos-voisins-europeens-orientent-et-selectionnent-les-futurs-etudiants-a-luniversite-81079?utm_source=facebook&utm_medium=facebookbutton 2) Sur la réussite des étudiants d’origine populaire : « Jeunesses françaises » de Fabien Truong (La Découverte) 3) Il convient aussi de s’interroger sur l’intérêt réel des options choisies, ainsi certaines bi-licences éco-droit exigent des bacheliers ES qu’ils aient suivi l’option maths en terminale ES. Or le contenu de cette option n’a aucun rapport avec les maths nécessaires en licence d’économie, alors que les contenus de l’autre option de terminale ES, sociologie et sciences politiques (SSP), comporte des chapitres de droit constitutionnel utile à une éventuelle licence de droit. Si l’on suit cette logique, tous les lycéens ES devraient choisir en terminale ES l’option maths, puisque le fait de pas choisir cette option leur ferme les portes de la bi-licence. Il faut donc que les contenus de ses options aient un rapport direct avec la filière choisie et non que le choix de l’option soit un « signal » (de plus peu pertinent car le niveau des élèves suivant cette option est loin d’être meilleur que celui des élèves ayant choisi l’option SSP). 4 ) Voir notre tribune « https://blogs.mediapart.fr/jy-mas/blog/010217/le-paradoxe-demopedique 5) Julien Grenet interview dans l’Étudiant.fr « L’algorithme d’APB est manipulable ». 6) https://www.mediapart.fr/journal/france/180717/331-millions-en-moins-dans-le-superieur-l-adieu-la-democratisation-de-l-universite 7) F. Dubet reconnait malgré tout que l’augmentation des capacités d’accueil dans l’enseignement supérieur est nécessaire. 8) Il est assez curieux de retrouver cet argument qui appartient en général plutôt au registre argumentaire de la droite plutôt assez malthusienne en terme de démocratisation scolaire chez un sociologue qui dénonce régulièrement la préférence pour l’inégalité de la société française. 9) Eric Maurin, La nouvelle question scolaire , Point essais. 10) Qui se développe très rapidement actuellement comme le montre Arnaud Parienty dans School business (la découverte) 11) Le Monde du 21/7/17

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