JY Mas
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Billet de blog 30 déc. 2014

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La médifisation des esprits (2) "Aujourd'hui créatif, demain compétitif !

A propos du sommet du WISE (World Innovation Summit of Education) et du rapport de l'IDE (Institut de l'Entreprise) sur l'employabilité.

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Le "WISE" 

« L'école tue la créativité », telle semble être la principale conclusion à laquelle sont parvenus les 1600 participants à la 6ème édition du forum WISE ( pour World Innovation Summit of Education ) qui s'est déroulé début novembre au Qatar1. Cette année le WISE était justement consacré aux moyens de favoriser la créativité et l'innovation dans l'éducation, la créativité étant ici définie comme « la capacité à imaginer, à résoudre des problèmes à l'aide de solutions nouvelles ». Ainsi, après avoir été accusée, entre autre, de favoriser les inégalités, l'exclusion, ou le chômage, « l'école » (sans qu'on ne sache exactement de quelle école il s'agit) est désormais accusée, non seulement de ne pas suffisamment développer la créativité, mais d'être même un obstacle à son développement. A ce procès à charge, Tony Wagner, chercheur au laboratoire de l’innovation de l’université d'Harvard (Etats-Unis) et auteur du best-seller « Creating innovators » apporte un preuve irréfutable: « à 4 ans, un enfant pose une centaine de questions par jour. A 7 ans, il commence à comprendre qu’il vaut mieux savoir répondre aux questions plutôt que d’en poser ». A qui la faute ? à l'école bien sur et les contempteurs habituels du système scolaire français semblent se réjouir qu'une institution internationale de cette envergure reprenne une de leur antienne classique2.

Selon les experts du WISE, le changement de paradigme économique, qui se traduit par le passage d'économies industrielles à des économies de l'innovation (on parle aussi très souvent d'économie de la connaissance), doit entrainer une véritable révolution pédagogique et faire de la créativité et de l'innovation les objectifs principaux des systèmes éducatifs, car, comme le rappelle l'économiste Emmanuel Combes, la créativité est devenue l'un des critères majeurs de la compétitivité des entreprises : « Si une entreprise réussit à concevoir des produits qui donnent envie aux consommateurs, il y a de fortes chances que le succès commercial soit au rendez-vous. En réalité, la créativité permet de repousser éternellement les limites du marché, de renouveler continuellement les besoins : tous les produits sont susceptibles d’être repensés, relookés, pour susciter chez le consommateur le désir d’achat et de renouvellement »3.L'engouement des éducologes pour la créativité n'a donc pas pour objectif de favoriser l'accomplissement de l'individu mais de répondre avant tout aux futurs besoins en main d'œuvre des entreprises et de renforcer leur compétitivité. Or, actuellement les entreprises ont de plus en plus de mal à recruter des salariés créatifs et comme le rappelle Tony Wagner : « Le monde a besoin de gens capables d’innover », sans préciser par ailleurs de quelle innovation « le monde » a besoin. De plus selon Paul Collard, directeur de la fondation internationale « Créativité, culture et éducation », présent au WISE, « les écoles ignorent quels seront les emplois de demain. Il faut former des créateurs d’emplois, et non des professionnels capables d’occuper les métiers existants ». Former les Steve jobs et les Bill Gates du futur passe donc par une véritable révolution culturelleet un aggiornamento pédagogique radical.

Les grands principes de cette révolution pédagogique reposent sur le constat réalisé par Tony Wagner : « Autrefois, nous avions beaucoup de respect pour ceux qui avaient acquis un grand savoir. Cet avantage compétitif est en train de disparaître, car aujourd’hui, le savoir est accessible à tout le monde, en un clic. L’important n’est donc plus ce que l’on sait, mais ce que l’on sait faire, avec ce que l’on sait ». Dans cette perspective, les diplômes vont devenir obsolètes car ce qui compte ce ne sont plus les connaissances accumulées par les futurs salariés, mais leurs compétences à mobiliser des savoirs afin d'être capable d'innover. Puisque les savoirs sont désormais disponibles en ligne, cette révolution pédagogique doit s'accompagner du développement des outils numériques qui vont désormais servir de support aux apprentissages (logiciel, tutoriel, MOOS). Quant au métier d'enseignant, il doit lui aussi évoluer, le professeur n'est plus cet être pédant qui transmet des connaissances à des élèves passifs, mais un « mentor » qui doit guider les élèves et les « coacher ». L'élève pour être créatif doit, bien entendu, être en situation d'activité, les pédagogies transmissives traditionnelles sont, donc elle aussi, appelées à disparaître.

Mais, si la créativité est une des compétences-clé recherchées par les entreprises, elle favorise aussi l' employabilité des salariés c'est à dire « leur capacité à obtenir un emploi acceptable compte tenu de l'adéquation de leurs caractéristiques personnelles aux besoins du marché du travail »4. L'employabilité est donc en partie fonction de la formation initiale des salariés et surtout des besoins en main d'œuvre des entreprises. Comme les compétences futures dont auront besoin ces dernières évoluent, les salariés doivent désormais être capables de se former à de nouvelles compétences et à de nouveaux métiers tout au long de leur vie professionnelle.

De plus, en raison des mutations technologiques et organisationnelles que connaissent les firmes actuelles, ce n'est pas uniquement le contenu, mais le statut même des emplois qui est amené à évoluer. Selon un récent rapport de L'I.D.E. ( Institut de l'Entreprise), « l'employabilité » a vocation à remplacer « l'emploi à vie », autrement dit les salariés doivent se préparer à des emplois plus précaires et à renoncer au confort de l'emploi traditionnel. Les formes d'emplois actuels (celles qui reposent sur ce que les économistes appellent les normes de l'emploi fordiste : l'emploi à plein temps, en CDI avec un seul employeur) vont être remises en cause au profit de nouvelles formes d'emplois, de nouveaux statuts, proches de ceux des travailleurs indépendants, des travailleur free-lance ou des auto-entrepreneurs (le self-employement). Autrement dit les salariés de demain doivent se préparer à ...ne plus vraiment être salariés. Pour l' I.D.E., le travailleur de l'avenir ne sera plus lié par un contrat de travail pérenne à une entreprise, mais travaillera à « la mission », il devra gérer lui même son capital humain et son portefeuille de compétences afin d'améliorer son employabilité. Celle-ci ne doit de toute façon pas être conçue comme un  droit  qui ferait porter de nouvelles contraintes sur les entreprises en matière de formation continue, ce qui risquerait de « déresponsabiliser » le travailleur. C'est désormais à lui de se soucier de son employabilité afin de devenir véritablement « acteur de son employabilité » 5!

Dans les prochaines années, l'employabilité d'une personne sera fonction de son aptitude à la mobilité professionnelle ou géographique, à alterner périodes de travail et périodes de formation, à cumuler plusieurs emplois en même temps et à « rebondir » en cas de licenciement. Dans ce contexte, l'employabilité d'une personne dépendra surtout de ses compétences comportementales. « Entreprendre », « être actif et réactif», « avoir l'esprit d'initiative », « être volontaire et persévérant » telles seront demain les compétences-clé de l'employabilité des personnes. Voilà pourquoi le travailleur de l'avenir ne devra avoir peur ni du risque et ni de l'incertitude : il devra être créatif, productif et compétitif mais surtout pas ...revendicatif. L'employabilité sera donc avant tout une question de mentalité  et  d' état d'esprit  et c'est à la formation de cet état d'esprit  que doit, selon le C.N.E.E., participer l'Éducation Nationale, notamment en inculquant « l'esprit d'entreprise » et « la culture économique » aux élèves dès l'école primaire6. Pour être efficace, « la médéfisation des esprits » doit donc commencer dès le plus jeune âge7.

Le capitalisme du futur risque de réaliser la prophétie de K. Marx et d'abolir le salariat, non pour faire des producteurs les propriétaires des moyens de production, mais afin qu'ils deviennent...leurs propres employeurs. A l'avenir, sur le marché du travail, il n'y aura plus d'un coté des employés et de l'autre des employeurs, des offreurs et des demandeurs de travail, des patrons et des salariés, mais mais une multitude d'entrepreneurs individuels, « acteurs de leur employabilité » et « créateurs de leurs propres emplois ». Pour la nouvelle doxa éducative, parfaitement en phase avec les dogmes néo-libéraux, il faut préparer l'individu à devenir, selon la fameuse formule de Michel Foucault, un véritable « entrepreneur de lui même »8. Dans cette perspective, le chômage ne concernera que les travailleurs qui ne se seront pas suffisamment montrés persévérants, le chômage sera enfin véritablement devenu volontaire !

Reste à espérer que l'an prochain, les organisateurs du WISE pensent à inviter les travailleurs népalais qui meurent par centaine sur les chantiers des stades de la future coupe du monde de football, à participer à ces passionnantes conférences sur l'avenir de l'éducation et de l'emploi. Gageons que les journalistes présents au WISE trouveront leurs témoignages aussi passionnants et instructifs que ceux des éducologues internationaux et qu'ils en apprendront autant, si ce n'est plus, sur le statut et la nature du travail dans le monde du XXIe siècle. Nous nous permettons de rajouter qu'en matière de gestion des ressources humaines il semblerait souhaitable que le Qatar se montre lui aussi innovateur et créatif, au risque de voir le bilan des accidents du travail mortels sur ses chantiers s'alourdir encore davantage9.

 FIN

1« L’école tue la créativité des élèves », Le Monde.fr du 06.11.2014 par Aurélie Collas. Les citations en italiques des intervenants du WISE sont tirées de cet article.

2Le sommet du WISE a suscité de nombreux commentaires sur la blogosphère.

3http://www.atlantico.fr/decryptage/competitivite-europe-france-allemagne-italie-angleterre-creativite-imagination-design-emmanuel-combe-293451.html

4http://www.institut-entreprise.fr/les-publications/lemploi-vie-est-mort-vive-lemployabilite.

5idem

6Voir le rapport du Conseil National Économie Entreprise : « Comment développer la culture économique de tous les élèves ? » http://www.apses.org/IMG/pdf/CNEE_culture_e_conomique.pdf

7Nous reprendrons ce document dans une future tribune.

8Formule employée par Michel Foucault dans son ouvrage pionnier sur le néo-libéralisme «  Naissance de la Biopolitique », édition « hautes études », Gallimard-Seuil, 2004. Voir aussi «  La nouvelle raison du monde » de Christian Laval et Pierre Dardot, édition de la découverte, 2009.

9Voir entre autre l'article de « So Foot » de novembre 2014 sur les chantiers de la coupe du monde de foot au Qatar.

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