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Billet de blog 11 oct. 2021

Les “Pandora Papers” ou l'égoïsme africain

Sur les 338 personnalités citées par les "Pandora Papers", plus de 10% sont originaires du continent africain. Dans ces pays où l'état des finances publiques est dégradé et le taux de pauvreté particulièrement élevé, cette enquête prend une toute autre résonnance. Qu’est-ce que les "Pandora Papers" nous révèlent sur ceux qui dirigent l'Afrique?

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D’où proviennent les 336 politiciens des Pandora Papers? © Source: Pandora Papers

Un retentissement mondial

Pandora, c’est le nom de la première femme crée par Zeus (le dieu grec). Selon la mythologie grecque, Pandora est la cause du mal qui existe dans le monde. En effet, Zeus lui avait offert une boîte en lui interdisant de l’ouvrir. Animée de curiosité, Pandora ne put s’empêcher de l’ouvrir, condamnant ainsi les hommes à la souffrance.

En ce début de la saison automnale de l’année 2021, la boîte de Pandore a été de nouveau ouverte déclenchant surprise, déception et ignominie. 2,94 téraoctets de data, 11,9 millions d’enregistrements et de documents ont été libérés par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ). Avec les “Pandora Papers”, ce sont plusieurs personnalités dont plus de 330 politiciens de 90 pays qui plongent.

Les “Pandora Papers”, ce sont des données provenant de 14 sociétés de services offshore différentes. L’enquête lève le voile sur un réseau complexe de paradis fiscaux , sociétés écrans et comptes offshore cachant des milliards de dollars d’actifs.

2,4 millions d’euros pour les activités de consultant d’un prénommé Dominique Strauss-Kahn (DSK) au Maroc, 100 millions de dollars de biens cachés pour le roi de Jordanie ou encore le nom de la chanteuse Shakira qui qui apparaît sur les formulaires de candidature de trois sociétés offshores… Personne n’est laissé pour compte.

Sur les 338 personnalités citées, plus de 10% sont originaires du continent africain. Le Nigéria est le pays de la région qui compte le plus de personnages politiques évoqués avec 10 politiciens. Juste derrière lui se trouve l’Angola avec 9 politiciens évoqués dans le leak.

Les autres pays africains qui apparaissent dans l’enquête sont le Maroc, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Tchad, le Gabon, le Congo Brazzaville, le Kenya, le Zimbabwe et l’Afrique du Sud.

Ali Bongo et Denis Sassou N’guesso

Le président du Gabon Ali Bongo et son homologue du Congo Denis Sassou N’guessou sont tous les deux pointés du doigt par les “Pandora Papers”. Ce n’est pas la première fois que ces deux hommes se retrouvent dans des scandales financiers.

Selon le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), Ali Bongo aurait été bénéficiaire de deux sociétés offshores: Cresthill Worldwide Limited immatriculée le 30 mars 2007 aux îles Vierges britanniques et Gazeebo Investment Limited immatriculée le 29 janvier 2008.

En ce qui concerne Denis Sassou N’guesso, lui et sa famille possèderaient une “ myriade de sociétés offshores”. En effet, ce serait après son retour au pouvoir, en 1998 donc que la compagnie Inter African Investment aurait été immatriculée aux îles Vierges britanniques. Cette société chapeauterait Ecoplan Finance Ltd, elle-même propriétaire d’Escom Congo, entreprise de construction et d’immobilier ayant des droits sur des mines de diamant congolais.

Uhuru Kenyatta

Fils du premier président du Kenya et dirigeant de l’une des plus grandes économies d’Afrique, Kenyatta, 59 ans s’était montré le fer de lance de la lutte contre la corruption: “ Nous allons récupérer tout l’argent volé. Il n’y aura aucune pitié pour les voleurs. Leurs jours sont comptés. Ils seront poursuivis et emprisonnés” annonçait Uhuru Kenyatta en mai 2018. Pourtant d’après les révélations de l’ICIJ, le chef d’État et six membres de sa famille disposent d’au moins 30 millions de dollars dans plusieurs sociétés offshore. Les documents montrent qu’une fondation appelée Varies a été créée en 2003 au Panama, désignant la mère du président comme premier bienfaiteur et le dirigeant kényan comme second bienfaiteur.

Qu’est-ce que les Pandora Papers nous révèlent sur les hommes politiques africains ?

Certes, ce scandale touche les dirigeants politiques du monde entier mais le cas des chefs d’états africains laisse un goût assez amer. La première réaction de ceux qui ont été incriminé par les Pandora Papers est de nier en bloc en affirmant que ce n’est pas de l’argent public et que leurs actions n’ont rien d’illégales. Si cela n’a rien d’illégal alors pourquoi passer par des systèmes opaques? Pourquoi ne pas être transparent envers vos électeurs et votre nation? Certes, toutes ces manœuvres sont légales si l’on se réfère à la loi mais illégales d’un point de vue de l’éthique. En Afrique, la cause du malheur des hommes n’est pas Pandora mais Philautos, l’égoïsme. Si l’on considère que dans ces pays la pauvreté atteint des extrêmes, les finances publiques sont dans le rouge, les hôpitaux manquent de places et de matériel adéquat, cette enquête démontre un manque criant de conscience morale.

Pour ne prendre que l’exemple du Congo, la corruption est l’une des causes de la pauvreté des Congolais malgré les richesses du pays. Cuivre, cobalt, coltan, or, diamants etc.… Ce pays est considéré comme un réel « scandale géologique » tant son sous-sol regorge de diverses ressources minérales. En 2015, le Congo a produit 290 000 barils de pétrole par jour. Pourtant, plus de la moitié des 4,4 millions d’habitants vit toujours sous le seuil de pauvreté. Au Congo, l’éducation est délaissé alors qu’elle est l’un des principal facteur de développement. En effet, près de 7 millions d’enfants de 5 à 17 ans sont en dehors de l’école. Le pays perd chaque année environ 15 milliards USD dans la fraude fiscale. Selon l’ONG Coalition éducation, l’ensemble des frais de scolarité du primaire ne représenterait que 3,3du montant perdu dans la fraude fiscale et des exonérations. La corruption est l’une des explications de la pauvreté des Congolais. 37 ans que Denis Sassou N’guesso évapore l’argent destiné aux finances publiques dans de complexes circuits financiers offshore afin que seulement une poignée de personnes en jouissent.

En filigrane de ce récit apparaît cette question essentielle: Comment lutter contre la corruption quand on est soi-même corrompu? Ces chefs d’états qui se disent ennemis de la corruption cachent des sommes ahurissantes dans les paradis fiscaux. Si l’on prend l’exemple du président du Kenya, son gouvernement a inculpé des dizaines de hauts fonctionnaires de divers crimes dans le cadre d’une répression contre la corruption en 2018 et 2019. Dans les états africains, la corruption est chronique et pathogène. Elle a exacerbé l’écart entre le riche et le pauvre tout en alimentant le désespoir des populations. Des instances judiciaires aux services publiques, la corruption a dénaturé le projet de développement.

Vers qui se tourner pour dénoncer la corruption si l’Etat lui-même est le chef bandit? L’on ne peut pas taper d’une main sur la corruption et d’une autre main la promouvoir. Comment parvenir à un réel développement si l’un de ces grands maux des nations africaines n’est pas traité en profondeur?

La liberté de la presse en question

La liberté dont jouit les journalistes de l’ICIJ nous ont permit de pouvoir accéder à toutes ces data. Mais qu’en est-il de la liberté des journalistes dans les pays africains ? De nombreuses informations ne sont pas accessibles non pas parce-que ces journalistes ne font pas leur travail mais qu’ils sont sans cesse bâillonnés, censurés et menacés. Le rôle des médias est essentiel car là où la transparence de nos élus fait défaut, ils fournissent aux citoyens des outils afin de se saisir des problèmes publics et de se forger une opinion. Qu’on le veuille ou non, les médias sont indispensables pour le bon fonctionnement de la démocratie. L’enquête sur Patrick Achi, le premier ministre de Côte d’Ivoire devrait être publiée dans « l’Éléphant Déchaîné » mais elle a été bloquée: “ Ce que je craignais depuis un moment a fini par arriver. Mon enquête sur le Premier Ministre, Patrick Achi n’a pas été publié dans mon organe “ a tweeté Noël Konan, journaliste ivoirien ayant participé à cette enquête.

Quelles suites après le buzz des "Pandora Papers"?

Je ne vous apprend rien lorsque j’écris qu’il est fort probable que les “Pandora Papers” ne débouchent sur aucune procédure judiciaire en Afrique. Après l’affaire des “Panama Papers” qui désignent la fuite de 11,5 millions du cabinet Mossack Fonseca, le fisc français réalise un travail assez remarquable. En effet, selon le directeur général des finances publiques françaises, 115 dossiers sur 600 ont donné lieu à des rectifications pour un montant de 167 millions d’euros. Les “Panama Papers” n’ont pas eu les mêmes retombées dans les pays africains où la justice ne joue pas son rôle. Pour que la justice fonctionne correctement, il faut qu'elle soit indépendante. Tant que le système judiciaire n’est pas reformé et que l’on ne lui donne pas le moyen d’être efficace, ce genre d’enquête n’aura malheureusement aucun impact.

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