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Billet de blog 13 oct. 2021

Fallait-il boycotter le sommet Afrique-France ?

Victime de son succès, le sommet Afrique-France a fait beaucoup parler. Les avis divergent. D’un côté, l’on s’indigne et incrimine la naïveté et la bêtise des jeunes qui y ont pris part. De l’autre côté, l’on applaudit la réussite d’un tel évènement offrant de nouvelles perspectives et opportunités à la société civile africaine. Fallait-il boycotter le sommet Afrique-France?

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Le vendredi 8 octobre dans le Sud de la France, à Montpelier, entre 2000 et 3000 personnes ont participé au Nouveau sommet Afrique-France. De l’entreprenariat, à la culture en passant par la politique, les jeunes africains ont pu réfléchir aux différents enjeux de développement de leur continent. Victime de son succès, le sommet Afrique-France a fait beaucoup parler et les avis divergent. D’un côté, l’on s’indigne et incrimine la naïveté des jeunes qui y ont pris part. De l’autre côté, l’on applaudit la réussite de ce type d'évènement qui offre de nouvelle opportunités à la société civile africaine. Fallait-il boycotter le sommet France-Afrique ? 

D’un premier abord, ce sommet a tout l’air d’être une belle initiative. L’idée a été de rompre avec ce qui avait été fait jusque-là en terme de sommet entre l’Afrique et la France et de créer un espace où la jeunesse pourrait être entendu.  Au menu, six grands thèmes chers à la jeunesse africaine : « Entreprendre et innover », « Culture et Patrimoine et Coopération », « Sport, Industries culturelles et créatives », « Engagement citoyen et démocratie et Enseignement supérieur et innovation ». Par cette nouvelle approche, le président français ringardise ses prédécesseurs (Nicolas Sarkozy, F. Hollande) et ses homologues (le président Vladimir Poutine avec le Sommet de Sotchi en 2019).

Ce sommet est également un entrecroisement d’intérêts personnels. 350 entrepreneurs en quête d’investissements et de nouveaux partenaires sont présents à Montpellier. Pour certains d'entre eux, l’intérêt économique prime sur toute autre question notamment politique. Obtenant peu d’aide et de fonds de la part de leur gouvernement, leur présence au sommet France- Afrique est due à la recherche de fonds et à la volonté de "networker". La majorité de ces entrepreneurs se sent pleinement acteurs du développement par le fait qu'ils créent de l’emploi et impactent positivement les populations locales. 

Mis à part çà, la présence d’Achille Mbembe a donné l’impression que pour une fois, les jeux n’étaient pas tronqués. Le choix de cet historien camerounais, considéré par les milieux intellectuels comme l’un des « pères du post-colonialisme » a rassuré les participants.

Peu de chefs africains peuvent se targuer d’organiser de telles réunions où l’on donne la possibilité à la société civile de s’exprimer, d’échanger et de dénoncer sans représailles. Ainsi, cet espace de dialogue « sans filtre » a été vu comme une opportunité pour la jeunesse africaine. Pour Aliou Bah, Eldaa Koama, Cheick Dall, ou encore Koyo Kouoh, c’est une occasion inespérée de se faire porte-parole d’un peuple. Blâmant le néocolonialisme, « le paternalisme ambiant » ou encore l’intervention militaire de la France en Afrique, les jeunes intervenants ont animés un débat plutôt vif avec le président Emmanuel Macron. Aliou Bah, jeune militant guinéen a demandé au président de « refuser de collaborer et de considérer comme des interlocuteurs, des partenaires, des responsables politiques qui utilisent des « tripatouillages constitutionnels pour rester au pouvoir ». Eldaa Koama, entrepreneuse burkinabé a pour sa part comparé la relation entre la France et l’Afrique à une « marmite » sale et lui a suggéré de la récurer. Quant au leader africain Cheick Sall, il appelle le président français à « demander pardon au continent africain » pour les crimes de la colonisation. Tant de séquences qui ont fait le tour des réseaux sociaux suscitant admiration et fierté d’autres jeunes appréciant la franchise de leurs discours.

Enfin, l'on ne s'est pas contenter que de parler car des actions plutôt encourageantes ont été promises par le président Emmanuel Macron. Outre le fonds de 30 millions d’euros pour soutenir la démocratie et des fonds d’amorce doté de 1000 millions d’euros pour aider les entreprises innovantes du numérique, Macron a promis de restituer 26 œuvres d’art au Bénin.

Malgré ces points plutôt positifs, les critiques n’ont pas tardé à se faire entendre et elles se sont montrées virulentes. Kemi Seba, figure du panafricanisme contemporain s’est exprimé en ses termes: « c’est comme un homme qui bat sa femme pendant plusieurs années, quand sa femme décide de partir il la supplie en lui disant que je vais changer ».

Selon Nathalie Yamb, activiste camerounaise ayant fait un passage remarquable au sommet de Sotchi en 2019: « Tu ne peux pas être pro-Afrique si tu n’es pas viscéralement anti-français. Seuls les fous aiment leur tortionnaire, leur violeur ou leur colonisateur, ou veulent discuter avec lui. Il n’y a aucun besoin de dialogue. Nous voulons une rupture nette et définitive ».

Le sommet a également provoqué de multiples réactions dans la classe politique française: « Emmanuel Macron se prend-t-il pour le président des africains ?» s’interroge Sébastien Nadot, député de la république française.

Preuve d’un certain rejet de cette initiative, un contre-sommet s’est déroulé simultanément à Montpellier pour dénoncer l’arrestation arbitraire des militants de Collectif sans papiers.

Pour certains africains, se rendre là-bas était un acte de soumission, une pure folie après des siècles de manipulation et d’oppression. Comment ces jeunes ont pu pactiser avec l’ennemi après tant d’années de lutte pour sortir de sa domination ? Quelle naïveté ! Quelle bêtise ! Quelle faiblesse! Le fait qu’un petit pays décide de l’avenir de tous un continent et d’une multitude de peuple est perçu comme foutaises d’autant plus que l’on n’a jamais vu de sommet France-Asie ou France-Amérique latine. Selon Célestin Monga, « le sort de l’Afrique ne se joue cependant ni à Montpelier ni dans les salons obscurs de France mais dans les des africains en Afrique ». En effet, pourquoi décider des futurs de l’Afrique dans une ville française ? Cela semble insensé. Nombreux clament que ce sommet s’inscrit dans la continuité du « paternalisme » que la France entretient avec le continent. Entourée de la jeunesse africaine, Macron envoie une image déplacée: celle d’un père entouré de tous ses enfants. Pour certains internautes, le choix d’ignorer les chefs d’africains n’est pas qu’une stratégie. Elle est aussi une insulte envers tous les systèmes politiques africains et un manque de respect envers ses autorités. C’est comme une gifle adressée à toute l’Afrique. La société civile est l’interlocuteur privilégiées autorités nationales et non des autorités d’un autre pays. En réalité, c’est seulement dans le cadre d’une occupation ou dans le cadre de relations de maître à assujetti qu’un Etat peut se permettre de traiter avec la société civile et la jeunesse d’un pays sans passer son gouvernement. Les politiques africains se sont retrouvés lésés. La France joue un double jeu: elle se veut gardienne des droits de la société civile africaine et sa protectrice face à des autorités oppressantes. A Montpelier, les chefs des états africains sont culpabilisés et Macron n'hésite pas à dénoncer leurs troisièmes mandats alors même que ces derniers sont maintenus au pouvoir par le gouvernement français qui leur accorde protection. Quelle mascarade dira-ton! Certains nous rappellent que la France n’est pas prête à reconnaître ses torts dans l’histoire de la colonisation puis de la Françafrique contrairement à ce qui a pu être dit lors du sommet. Si c’était réellement le cas, Macron ne se serait pas permis de désigner l’Algérie comme un « système politico-militaire » qui a « complètement réécrit l’histoire officielle » basée sur « une haine de la France ». Il se serait également abstenu de tenir des propos témoignant d’une certain sentiment de supériorité à l'égard du Mali: « sans la France la Mali serait dans la main des terroristes ». Est-ce qu’un sommet parviendrait à rectifier le tir?

Enfin,  ce sommet reste pour beaucoup qu'une vulgaire opération marketing afin de séduire le marché africain et de s’attirer le soutien de la diaspora africaine, qui est une force politique en France et dans le monde.   En effet, en vu des élections qui se tiendront l’année prochaine, tous les ingrédients de campagne étaient réunis afin de convaincre ces 7 millions de Français d’origine africaine.

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