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Billet de blog 24 mars 2020

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Mais Raoult que fais-tu ?

Alors que l’épidémie du coronavirus s’accélère avec 860 morts en France, parallèlement se déroule une course à l’antidote et au vaccin contre le COVID-19. Parmi toutes les molécules testées depuis quelques semaines, la chloroquine concentre toutes toutes les attentions, elle est sur toutes les lèvres. Derrière le traitement à la chloroquine en France, un homme: Didier Raoult.

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D. RAOULT entre en scène. Lundi 23 Mars à Marseille, malgré le confinement, une longue file d’attente de plusieurs centaines de personnes se forme devant l’IHU Méditerranée Infection. Cette longue file, longe l’avenue Jean-Moulin jusqu’à l’hôpital de la Timone. La foule est à la recherche d'un homme: le docteur Didier Raoult. Le professeur semble avoir mit la main sur la molécule qui viendrait à bout du COVID-19. En effet, sur les 24 patients traités à l’IHU Méditerranée Infection avec de l’hydroxychloroquine, 75% présentaient une charge virale négative au bout de six jours, affirme-t-il. En clair: le virus a disparu, le patient n’est plus contagieux. En comparaison, 90% des patients traités sans chloroquine, à Nice et Avignon, seraient encore contagieux au bout de cette même période. Avec ses cheveux longs et sa barbichette blanche, Didier Raoult a des faux airs du général américain George Custer, tué lors de la bataille de Little Big Born, en 1876. D’autres penchent pour la tête d’un rockeur. Pour ma part, je pense qu'on aurait pu le rencontrer à Woodstock pendant l'été 69. Son physique nous évoque les sixties et tout ce que cette période englobe (festivals, rock, peace and love).

Ne vous fiez pas à son look atypique car Didier Raoult est bien plus que çà. Docteur Raoult est l’un des experts mondiaux des maladies infectieuses et tropicales, à la tête de l’Institut Hospitalo Universitaire (IHU) Méditerranée Infection à Marseille depuis 2011.Reconnu par les revues scientifiques et autres comités de lecture les plus prestigieux comme Nature ou Science, il y signe ou cosigne une centaines d’articles chaque année et figure ainsi systématiquement dans le trio de tête des chercheurs hexagonaux en termes de production scientifique. Collectionneur de bactéries et de virus, il en a plus de 3000 parmi les plus dangereuses au monde dans ses locaux de Marseille. Par le passé, le chercheur s’était déjà fait remarquer par ses découvertes: découverte du génome de la bactérie à l’origine de la maladie de Whipple, près d’un siècle après l’apparition de cette pathologie; découverte de Mimivirus, un virus géant identifié en 1992. Il a également mit la main sur Spoutnik, un virus nain exceptionnel car virophage, capable d’infecter un autre virus pour prospérer. En 2010, il a reçu le grand prix de l’Inserm (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale) et en 2015, le classement Thomson Reuters le faisait figurer parmi les chercheurs les plus influents au monde.

Rejet total. Jusqu’à la présentation de ses  essais cliniques récents, Didier Raoult ne trouvait audience ni auprès du ministère de la Santé, ni auprès des hautes sphères de l’Etat et encore moins auprès des ses collègues. C'était très peu pour le décourager car pour en arriver là, Raoult n’a jamais cessé de se battre. L’affrontement, la confrontation, la controverse sont pour lui des contextes stimulants. Son IHU à peine inauguré, il a osé défié Yves Lévy, alors patron de l’Inserm, qui est aussi l’époux de la ministre de la Santé de l’époque, Agnès Buzyn (oui encore elle). Résultat: même s’il s’agit d’un des pôles de recherche les plus prolifiques du pays, Méditerranée Infection n’a pas le label Inserm ni celui du CNRS. "C’était la bataille de deux égos. Raoult et Levy ont un ego surdimensionné. Cela a coûté à Raoult le label Inserm que Lévy lui a refusé sans explication", estime un observateur. "Et cette absence de label le décrédibilise aux yeux de l’establishment scientifique." Ce n'était pas la première fois que la chloroquine faisait parler d'elle. Au temps de l'épidémie du SMERS et du Zika son usage a été testé et les résultats s'étaient révélés efficaces. Pourtant, les déclarations du professeur sont immédiatement battues en brèche par des armées "d'experts". Dans un article sur la recherche d’un remède contre le Covid-19, Libération cite le professeur Xavier Lescure, spécialiste des maladies infectieuses et tropicales à l’Hôpital Bichat à Paris : "Un médecin doit être un saint Thomas. Il doit s’appuyer sur des faits et là, je n’en vois pas la couleur. Par expérience, j’observe que, quand des chercheurs démontrent l’efficacité d’un traitement, ils publient leurs résultats bruts, pas de simples recommandations de traitement, comme c’est le cas. J’attends des preuves" Auprès de "Check News" de Libération, le docteur Alexandre Bleibtreu, infectiologue à la Pitié-Salpêtrière, explique lui aussi ses réserves, fin février: "Ce que l’on peut dire à l’heure actuelle, c’est que la molécule est active sur le virus in vitro. Mais il n’y a aucune donnée scientifiquement prouvée soutenant l’usage de la chloroquine chez les malades." Jean-Paul Giroud, l’un des spécialistes les plus reconnus en pharmacologie et membre de l’Académie nationale de Médecine, a listé lui plusieurs effets indésirables: “Affections du système immunitaire, affections gastro-intestinales, nausées, vomissements, des troubles au niveau hépatique voire hématologique”, rapporte LCI.

Fake News. Certains médias n'ont pas attendu avant de plaquer "l'étiquette fake news" sur les trouvailles de Didier Raoult. Lorsque ce dernier publiait le 25 février, une vidéo intitulée "Coronavirus : fin de partie", "Les Décodeurs", média de Fact-Checking du Monde, ont signalé cette vidéo comme étant "partiellement fausse", conduisant Facebook (qui officie en accord avec "Les Décodeurs") à accoler un bandeau "Information partiellement fausse" sur la vidéo de Didier Raoult. Et poussant le ministère de la Santé à le considérer de la sorte. "Une vidéo m’accusant de diffuser des ‘fake news’ a été vue 450.000 fois sur Facebook, mais ça m’a fait une publicité considérable, qu’ils continuent à dire des horreurs comme ça”, se gaussait Didier Raoult à la mi-mars.

Volte Face. Alors que l’épidémie se répand, les positions bougent. Aujourd'hui la balle semble avoir changé de camp. Hier, c'était assez étonnant de voir comment tous les titres de journaux glorifiaient le Docteur Raoult. Volte face. Soudain le gouvernement français a décidé d'étendre les essais cliniques de la chloroquine sur les malades du Covid-19.Volte-face également pour Alexandre Bleibtreu, de la Pitié Salpêtrière, qui par une série de tweets revient sur ces dires : "Chers tous, pour être transparent, j’ai dit il y a deux semaines que les données dispo sur chloroquine étaient "bullshit". A l’époque, c’était vrai. De nouvelles données venant de Marseille contredisent ce que j’ai dit et ce que je pensais.» Et d’annoncer le début du traitement par plaquenil à la Pitié-Salpêtrière. "J’adore l’humour et critiquer les dogmes. Je me l’applique donc à moi-même. Je pense avoir eu suffisamment tort pour devenir chloroquiniste ascendant raoultien."

Des intérêts qui nous dépassent. Et tout est bien qui finit bien. On pourrait se contenter de cette coquette conclusion mais ce n'est pas mon envie. Le cas Raoult soulève bien d'autres questions. Si Raoult et la chloroquine ont été rapidement mit à la poubelle, ce n'est pas seulement à cause du caractère arrogant du professeur ni à causes des effets secondaires que la chloroquine peut causer. Il nous faut creuser plus. Quand il s'agit du domaine de la santé d'autres intérêts entrent en compte, certains s'entretissent, d'autres convergent, il y en a de plus gros que d'autres. Il y en a même qui prennent le pas sur l'intérêt public. Et quand même vous me clameriez que c'est faux, votre être intérieur vous encouragera à poser cette question : Quels intérêts peuvent-il passer avant l'intérêt national ? Quels intérêts avant le bien-être et la vie de 67 818 978 citoyens français ? Tout d'abord parlons chiffres, parlons money. En France, Huit millions d'euros ont été débloqués pour financer les recherches afin de trouver un vaccin. À cette somme s'ajoutent les 4,6 millions d’euros débloqués par l’Union européenne. Il y a donc énormément d'argent en jeu pour cette crise du coronavirus. Dans cette course au vaccin, les états, les chercheurs, les laboratoires pharmaceutiques sont en compétition. C'est sur ces derniers que je souhaiterais m'attarder. Aujourd'hui, personne ne doute de la puissance des lobbies pharmaceutiques en France. On se rappelle des Pharma papers, cette série d'articles préparés par le média Basta Mag en 2018. En s'appuyant sur une base de données, ils ont réussi à démontrer à quel point l'industrie du médicament inonde à la fois certains professionnels de santé et certains décideurs politiques. D'après Basta Mag, depuis 2012 les laboratoires pharmaceutiques semblent avoir tissé 14 millions de liens d'intérêts avec divers professionnels de santé. Le tout pour plus de 3 milliards et demi d'euro. Cette question de lobbying est plus que jamais d'actualité en ces temps de coronavirus: si l’efficacité de la combinaison chloroquine/azithromycine se confirme, on pourra guérir tout le monde mais cela ne rapportera d’argent à personne. Là est peut-être le nœud gordien. Deux comprimés par jour de chloroquine à 10 centimes l’unité pendant 10 jours représentent un total de 2 euros. La marge financière est évidemment trop maigre pour les laboratoires pharmaceutiques qui misent tout sur LE vaccin. Le docteur Raoult renforce cette hypothèse en affirmant: "on abandonne les médicaments qui ne rapportent rien, même s’ils sont efficaces. C’est comme ça que plus aucun antibiotique n’est fabriqué en Occident et que nous avons régulièrement des pénuries sur des molécules très importantes, comme récemment la doxycycline, indisponible pendant 6 mois alors que nous en avons besoin au quotidien pour soigner les gens" Outre cela, l'orgueil aurait poussé nos chers pairs de la médecine à étouffer l'hypothèse de la chloroquine. Les médecins parisiens, ceux des hauts comités scientifiques ne pouvaient accepter que les Marseillais s'attirent toute la gloire de cette solution thérapeutique efficace, simple et si peu cher. De surcroît, le fait que l'étude sur laquelle s'appuie Didier Raoult n’est pas été effectuée par les États-Unis ou par l’Europe mais par la Chine a été difficile à accepter. Pourtant Raoult, qui a travaillé par le passé avec la Chine, ne peut s'empêcher de déclarer qu’aujourd’hui les meilleurs experts sont chinois. Le professeur est l'une des rares personnes qui a décidé de naviguer à contre-courant et qui refuse de prendre en compte les considérations politiques, sans crainte de mettre son statut en jeu.

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