France périphérique et gilets jaunes : le succès paradoxal d’un récit imaginaire

Jacquerie, révolte des périphéries, revanche des prolos… Les premières analyses du mouvement des gilets jaunes mobilisent de nombreuses prénotions géographiques et sociologiques. Ce mouvement cependant ne reflète pas une France coupée en deux, mais une déstabilisation profonde du rapport des Français à leur territoire.

Le mouvement des gilets jaunes semble consacrer le succès d’une représentation déjà enracinée dans les champs médiatique[1] et politique[2], au point d’être devenue le mainstream des discours sur la France contemporaine : celle d’un pays coupé en deux entre métropoles dynamiques et territoires « périphériques » en difficulté. Ainsi, selon la plupart des commentateurs, la contestation en cours serait l’expression d’une colère, sinon d’une revanche des seconds à l’égard des premières.

Un mythe aux pieds d’argile

Pourtant, des dizaines de travaux de sciences sociales, menés par des chercheurs de toutes les générations, issus de multiples disciplines et affranchis de toute affiliation idéologique ont établi la fausseté de ce diagnostic – tout en documentent rigoureusement les effets de la mondialisation sur les sociétés et sur les territoires (voir par exemple : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/actualites/veille/revues-de-presse/gilets-jaunes). Malgré les contours à géométrie variable qu’en donne son principal promoteur (Christophe Guilluy) en fonction de ses interlocuteurs (de Valeurs actuelles à Marianne), en mélangeant volontiers les registres sociaux et spatiaux, cette vision de la France conduit, par exemple, à classer comme « périphériques » les classes créatives d’Angers, les chercheurs de la Rochelle et les cadres supérieurs d’Annecy, tandis que les dockers de la Seyne-sur-Mer ou les mineurs retraités de Lens seraient pour leur part « métropolitains ». Les habitants et les élus seront heureux de l’apprendre.

Plus profondément, en dépit de vives controverses, toutes les recherches considèrent que les grandes fractures sociales s’enracinent désormais au sein du monde urbanisé et le traversent à des échelles très fines. De fait, les villes - grandes comme moyennes et petites - sont à la fois les lieux privilégiés de concentration des richesses et les points de fixation de la pauvreté : en France, 2/3 des ménages vivant sous le seuil de pauvreté habitent au cœur des espaces urbanisés. Il serait donc hasardeux d’analyser la protestation des gilets jaunes comme une « jacquerie » des populations rurales défavorisées contre les citadins fortunés.

Un mouvement irréductible à quelques prénotions géographiques…

S’il faudra des enquêtes approfondies pour comprendre ce qui se joue précisément dans ce mouvement (voir : https://www.alternatives-economiques.fr/a-quoi-carburent-gilets-jaunes/00087075), quelques observations simples permettent de le détacher du concept de France périphérique. Ainsi, les premiers gilets jaunes sont, pour la plupart, originaires d’Île-de-France. Et pour cause : les Franciliens sont particulièrement concernés par la hausse des dépenses liées à l’automobile. S’ils utilisent un peu moins leur voiture et réalisent des trajets un peu plus courts, ils passent en moyenne 75 minutes chaque jour dans leur véhicule, contre 45 mn pour les habitants de l’espace rural.

De même, les gilets jaunes ont été assimilés aux habitants « relégués » dans les franges lointaines des agglomérations, alors que la France périurbaine est marquée par une grande diversité sociale et fonctionnelle (voir : exemple : https://laviedesidees.fr/La-couleur-des-gilets-jaunes.html). Elle crée plus d’emplois que les centres des villes ; elle accueille, à l’image des figures du mouvement, aussi bien des chefs d’entreprises installés que des ouvriers qui quittent le logement social, des commerçants attirés par la faiblesse relative des prix fonciers que des employés du secteur public se rapprochant de leur lieu de travail, des retraités attachés à l’idéal villageois que des jeunes cadres y déployant leur projet familial. Ces périurbains disposent d’un revenu médian annuel (20 975 euros) plus élevé que celui des habitants des villes-centres (19 887). Tous « périphériques », vraiment ?

…qui consacre pourtant le retour des identités territoriales

En réalité, la France périphérique relève de la prophétie auto-réalisatrice. Mais pourquoi l’énoncé d’une réalité imaginaire finit par advenir dans les représentations des habitants et des élus ? La principale explication réside sans doute dans la profonde déstabilisation territoriale qu’a produit la mondialisation dans notre pays. Plus qu’ailleurs en Europe, l’histoire de France s’est construite au travers de sa géographie. Les identités individuelles et collectives se sont forgées à l’aune des appartenances locales : qui ne se sent pas encore breton, basque ou auvergnat, même trois ou quatre générations après l’exode rural familial ? Qui peut prétendre faire une carrière politique nationale s’il n’a pas fait la preuve d’un engagement local, sinon terrien à l’instar de François Mitterrand dans la Nièvre ou de Jacques Chirac en Corrèze ?

Si ces repères sont toujours prégnants, la mondialisation les a profondément bousculés. Alors que d’un côté les modes de vie s’uniformisent, de l’autre, les identités et les appartenances se chevauchent, de l’échelle du voisinage à celle, mondiale, d’Internet et des réseaux sociaux. L’une des principales traductions spatiales de ces mutations est le déploiement de nouvelles interdépendances territoriales et fonctionnelles au sein de vastes bassins de vie métropolisés où se juxtaposent villes, campagnes, lotissements, bourgs ruraux, zones d’activités, espaces naturels, centres commerciaux, pôles logistiques, etc. Ainsi, l’automobile est moins le symbole d’une France périphérique marginalisée qu’un outil qui permet aux ménages, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, de tirer parti des ressources et des services offerts par ces différents espaces.

Cette forme de « zapping territorial » entre en contradiction frontale avec l’héritage – souvent idéalisé - du pays des préfectures, des villages et des clochers. C’est à l’aune de ce décalage qu’il convient d’envisager la puissance évocatrice de la France périphérique : dans une période d’incertitude et d’instabilité, cette construction spatiale et idéologique propose une représentation substitutive en réinstallant un « ordre territorial » rassurant. Faute de discours politique en la matière, ce récit permet à chacun d’identifier à nouveau la place qu’il occupe et de s’identifier à celle-ci.

Les « deux France » : de l’histoire longue à l’absence de perspective

La rhétorique des deux France s’inscrit dans une histoire longue : l’Est urbain et industrialisé contre l’Ouest rural et paysan au XIXème siècle ; Paris et le « désert français » au lendemain de la deuxième guerre mondiale ; la « diagonale du vide » des années 1970 (récemment réactivée de manière très artificielle par le démographe Hervé Le Bras : https://www.sudouest.fr/2018/11/22/gilets-jaunes-une-mobilisation-plus-forte-dans-la-diagonale-du-vide-selon-un-demographe-5589243-10530.php). Ces lignes de fractures se fondaient, au moins partiellement, sur des observations objectives et rendaient compte au moins autant des oppositions que des complémentarités entre les territoires. Au contraire, fruit d’une rhétorique postmarxiste simpliste, la France périphérique se borne à théoriser un clivage moins horizontal que vertical entre un peuple « dominé » et des élites « dominantes ».

Las, le succès du concept est inversement proportionnel à sa capacité à forger des réponses concrètes aux problèmes des Français : aucun gouvernement ne pourra construire des politiques de solidarité et encore moins forger collectivement une nouvelle modernité susceptibles de concilier innovation, transition écologique et respect des idéaux de justice sociale et spatiale sur la base d’une représentation infondée et réactionnaire.

 

Daniel Béhar, Hélène Dang-Vu et Aurélien Delpirou sont enseignant-chercheurs à l’Ecole d’urbanisme de Paris (http://www.eup.fr/)

 

[1] Christophe Guilluy, encore souvent présenté comme un héraut de la pensée anticonformiste victime d’un complot des médias, a en réalité cumulé une vingtaine de passages médiatiques en moins d’un mois pour assurer la promotion de son nouvel essai - en réalité une troisième version, toujours plus caricaturale, du même livre paru en 2014 (La France périphérique). La réception a été dithyrambique, de RMC à France Inter, de RTL à Europe 1, de Valeurs actuelles à L’Express, de Marianne au Figaro, pour finir à la Grande Table de France Culture aux côtés du nouveau prix Goncourt ; en somme, au cœur même de ce microcosme élitiste parisien qu’il ne cesse de vilipender par ailleurs !

[2] Placée au coeur de la stratégie de reconquête électorale de Laurent Wauquiez (https://www.lemonde.fr/politique/article/2018/11/20/laurent-wauquiez-et-lr-se-placent-en-defenseurs-des-gilets-jaunes_5385819_823448.html), la France périphérique a inspiré tour à tour Nicolas Sarkozy et François Hollande - et jusqu’à Emmanuel Macron, qui aurait « valid[é] [ce] diagnostic » à l’occasion d’une rencontre informelle avec Christophe Guilluy.

 

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