Pascale Léglise, la drôle de bâtisseuse de cathédrale juridique.

Jeudi 6 février 2017, s’est déroulée l’audience devant le Tribunal Administratif (TA) de Paris qui devait examiner le référé suspension déposé par mon avocat Me Bruno Vinay et moi-même. Ce référé suspension est lié à une Question Prioritaire de Constitutionnalité (QPC). Le TA de Paris devait se prononcer sur la régularité de mon assignation à résidence.

Le TA de Paris devait se prononcer sur la régularité de mon assignation à résidence et plus fondamentalement sur la constitutionnalité du renouvellement automatique de celle-ci depuis près de neuf années (dont près de huit ans en continu). Paradoxalement, la seule période d’accalmie de cette mesure de police administrative très contraignante fut un séjour de quatre mois et demi en prison (au lieu de six, pour bonne conduite) pour non respect d’une des conditions de mon assignation à résidence.

J’avais dépassé de 18 km le périmètre de la commune où j’étais en résidence surveillée.

J’avais eu l’idée saugrenue d’accompagner sur les routes enneigées du Limousin, ma femme à la clinique alors qu’elle était en fin de grossesse, le jour même où la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) devait se prononcer sur mon expulsion vers l’Algérie.

En milieu d’après-midi, le TA de Paris s’est donc déclaré incompétent. Après 45 minutes, le Président Célérier a confirmé avec célérité l’adage : « courage, fuyons. » et à triple vitesse.

On est bien loin du courage du discours de la Jeunesse de Jean Jaurès repris sans lustre par Bernard Cazeneuve actuel chef de gouvernement et ancien ministre de l’Intérieur à la fin de l’une de ses interventions devant l’Assemblée Nationale.

« Le courage c’est de dominer ses propres fautes, d’en souffrir mais de n’en pas être accablé et de continuer son chemin. Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques. ».

Ce jour-là, le courage n’était ni du côté du président du Tribunal et encore moins de l’avocate en chef du Ministère de l’Intérieur qui depuis la mi-2008 déploie des trésors d’artifices, de fourberies et de matoiseries pour nous rendre la vie impossible, ma femme, mes enfants et moi.

Elle m’a interdit de me rendre à l’audience pour défendre mes propres intérêts. Alors ma femme et nos deux filles les plus âgées sont allées montrer à cette brave patriote à quoi pouvait bien ressembler la pimbêche et les rejetons (ou les drôlesses comme disent les charentais pour qualifier les enfants filles) du terroriste. Pour égayer l’audience, deux journalistes et un militant écologiste anciennement assigné à résidence pendant la COP21 étaient dans les travées des convives afin d’écouter mon avocat me défendre et la baveuse de la place Beauvau déverser sa fielleuse écume. Mais la bave du crapaud n’atteint pas les blanches colombes.

Au Tribunal administratif, les débats de vive voix, le jour de l’audience sont tout aussi importants que le mémoire présenté par les deux parties au président du Tribunal. Ne pas me délivrer de sauf-conduit pour assister à l’audience, à défaut de me délivrer tout court de cet enfermement qui ne dit pas son nom, revient à me bâillonner en plus de me bastillonner, à défaut de me bastonner.

C’est un peu ballot pour une amoureuse inconditionnelle de la liberté d’expression, défenderesse en chef des libertés publiques. Elle me rétorquera à la manière de Saint-Just : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ! » Encore faut-il démontrer que je suis un ennemi de la liberté. Et combien même je serais un ennemi de la liberté, moi qui l’ai perdue depuis le 28 septembre 2001, tantôt intégralement, tantôt substantiellement, cette liberté chérie serait-elle l’apanage de certaines élites situées du bon côté du prétoire ?

Ma femme, française depuis des temps immémoriaux, petite fille d’un sous-officier qui officia dans l’armée française depuis qu’il tua un officier SS, à l’âge de 17 ans pour sauver sa vie et qui s’illustra avec bravoure pour sauver la vie de nombreux civils en Indochine, est-elle moins française, moins digne de cette liberté chérie que d’autres français qui s’arrogent le pouvoir de décerner des quartiers de francité comme on décernait jadis des quartiers de noblesse.

Nos enfants nés dans l’Hexagone sont-ils condamnés à traîner ad vitam æternam, le qualificatif de fils et fille de terroriste comme si les versets 5 : 9 et 10 du Deutéronome : « car je suis l’Éternel ton Dieu, le Dieu fort et jaloux, qui punis l’iniquité des pères sur les enfants, jusqu’à la troisième et quatrième génération de ceux qui me haïssent [..] » devaient encore s’appliquer sur eux en remplaçant « l’Éternel ton Dieu », par « la Marianne ta Déesse » ?

Alors, je vous répondrais à la manière d’André Malraux : « La liberté appartient à ceux qui l'ont conquise. » et je crois qu’à ce titre, ma femme, mes enfants et moi-même n’avons pas arrêté de conquérir cette liberté lorsque ceux qui prétendent la défendre à coups de lois de plus en plus liberticides et scélérates nous opposaient cette fameuse antienne de l’ange de la Terreur.

Bien sûr que cela déplaît qu’un terroriste illuminé ou réputé tel vienne faire la leçon à des partisans des Lumières qui évoluent dans l’obscure clarté de leurs certitudes. Mais je ne terrorise en réalité que ceux qui ne me connaissent pas et s’obstinent à me connaître en m’interdisant de m’exprimer à la barre d’un Tribunal Administratif qui administre la justice comme on administre un venin.

Pour ce qui est du fond pour ne pas dire le tréfonds de l’argumentaire du Ministère de l’Intérieur, à défaut de l’avoir balayé le jour de l’audience, je vais ici l’atomiser en quelques paragraphes. Abracadabra...

On a beau m’interdire de venir bretter rue Jouy, mon fantôme numérique est là, présent dans la salle d’audience grâce aux cyberpunks qui ont créé Twitter et autres réseaux sociaux. En léger différé, je savais donc ce que Mme Pascale Léglise débitait comme contrevérités et comme éhontés mensonges.

Juste une petite incise pour vous dire que parmi les différences entre une procédure devant le Tribunal Administratif et une procédure devant un Tribunal pénal, il y a une sorte d’inversion de la charge de la preuve. En simplifiant à peine, il s’agit pour la personne accusée (moi, en l’occurrence même si je suis à l’initiative du référé) de démontrer qu’elle est innocente et démonter le faisceau d’éléments à charge de la partie adverse (le Ministère de l’Intérieur, acme de l’administration jacobine dans toute sa superbe et sa gloriole).

Démontrer qu’une chose est fausse peut s’avérer extrêmement difficile! La meilleure preuve est sans doute le temps qu’il aura fallu à un mathématicien de génie, Andrew Wiles pour redémontrer le grand théorème de Fermat, aujourd’hui appelé théorème de Fermat-Wiles et qui s'énonce comme suit :

— Il n'existe pas de nombres entiers non nuls xy et z tels que :

xn + yn = zn,

dès que n est un entier strictement supérieur à 2.

En d’autres termes, il est impossible de trouver des nombres entiers non nuls x, y, z tels que par exemple x3 + y3 = z3, x4 + y4 = z4 ...

Ce théorème ainsi énoncé paraît trivial et pourtant il aura fallu 3 siècles à la communauté mathématique mondiale pour le démontrer, en 1994. Il aura fallu déployer des idées extraordinaires pour pouvoir le démontrer et le valider.

Imaginez les trésors de patience, le raisonnement logique et les outils juridiques que mon avocat et moi-même devrions déployer face à un auditoire, de mauvaise foi de surcroît. Ce ne sont pas trois siècles qu’il nous faudrait mais au moins le tiers de l’éternité. En guise d’éternité nous n’avions que 20 minutes, dans cette atmosphère digne du Procès de Kafka.

Comme dirait Franz : « Le jugement n'intervient pas d'un coup ; c'est la procédure qui insensiblement devient jugement. » Et en matière de procédure, l’avocate en chef du Ministère de l’Intérieur avait choisi de développer des raisonnements approximatifs mais percutants, surtout sous état d’urgence. Mme Léglise, Pascale de son prénom est loin d’être un agneau pascal mais elle ne casse pas non plus trois pattes à un canard dans cette ferme aux animaux en conclave. Ancienne juge, elle surfe en free style juridique et cela fonctionne dans un décor aussi austère que celui de l’édifice de la rue Jouy. Ne cherchez ni de jeu de mots, ni de contrepèterie dans cette dernière phrase, il n’y en a point.

Revenons donc à nos moutons ou plutôt ... nos agneaux pascals ou pascaux, Bescherelle ta mère !

Pascale Léglise attaque fort, « Monsieur Daoudi n’est pas une victime, c’est un terroriste. » Le mot est lâché. Terroriste un jour  ce qui reste toujours à démontrer — terroriste toujours.

Le point Godwin ainsi largué, la suite de l’exposé consiste à alléguer par un verveux blitzkrieg verbeux que Monsieur Daoudi est un terroriste parce qu’il est un terroriste. Imaginez la tête de Pierre de Fermat, magistrat en sus d’être polymathe et mathématicien s’il avait été présent au procès.

Je l’imagine bien dire : « Madame Pascale Léglise, un peu de discernement. Votre démonstration n’est point mathématique ni même logique mais trivialement tautologique. Je vous mets un zéro pointé éliminatoire. Vous me direz 666 fois, je vous salue Marie et repasserez en juin, au prétoire plaider contre M. Daoudi. » Et en plus, ironie de l’histoire il existe un grand mathématicien français nommé Adrien Douady, à la barbe fournie. D’ailleurs, si la radicalité était fonction de la densité pilaire, je ferais office de jouvenceau presque glabre et Adrien de dangereux terroriste, prêt à en découdre à coups d’équations explosives. Jugez-en par vous même.

Adrien Douady

Trêve de plaisanteries.

Je reviens à cette audience du 6 avril 2017, jour de la Saint-Marcellin dont le dicton est « Beau temps à la Saint-Marcellin, assure le pain et le vin. » Il faisait beau ce jour de la Saint-Marcellin, très beau. Il ne manquait que les jeux, en sus du pain et du vin. Et Madame Léglise a fourni les jeux. Le cirque était un peu étroit, l’audience se tenait dans la petite salle du Tribunal Administratif, plus cosy, plus douillette.

Alors, Pascale Léglise a un peu raté son effet. Elle était d’ailleurs arrivée, un gorille des Services, en guise de sac à main, accompagnée de sa nouvelle recrue Mme Caroline Camguilhem. Car pour peaufiner son entrée, elle avait fait croire qu’elle craignait pour sa vie et c’est l’une des raisons pour lesquelles ma présence à l’audience dans l’hôtel d’Aumont était nulle et non avenue. Un proverbe arabe dit que « la corde du mensonge est courte. » A ce compte, Mme Léglise aurait pu se pendre 100 fois.

Mais continuons, ne nous arrêtons pas en si bon chemin…

Je disais donc que « Monsieur Daoudi n’est pas une victime, c’est un terroriste. » dixit Mme Léglise. Et d’enchaîner un indigne, indigeste et indigent inventaire à la Prévert.

Capture live-tweet de l'audience 

« Ce Monsieur bat sa femme. » quoi de plus normal pour un islamiste intégriste fondamentaliste terroriste islamofasciste fumeur de gaz de schistes.

« Ce Monsieur met des idées terroristes dans la tête de sa belle fille »

« Ce Monsieur est manipulateur... » … au point de désinformer les plus fines plumes que comptent la digne profession de journalistes de notre Nation éprise de liberté d’expression, je suis Charlie.

« Ce Monsieur se place constamment dans la position victimaire. »

« Ce Monsieur... »

Bref, ce cher Monsieur Kamel Daoudi est le portrait craché de Monsieur K. dans le Procès de Kafka.

Une petite explication s’impose, non pour mes détracteurs puisqu’ils trouveront toujours matière à me calomnier et à me lapider.

J’interromps d’ailleurs ici ma prose pour vous signaler qu’un adolescent à peine pubère vient de passer avec sa mère employée du café PMU local pour déverser sa bile d’adolescent boutonneux, en disant ostensiblement à sa mère, à leur passage devant la table du café où je rédiges ce billet.

« Tu sais maman, ils ont fait exploser le bus du Borussia Dortmund » Voilà à quoi la France est exposée en période de vaches maigres intellectuelles et en période de vaches grasses électorales. Quand de fieffés haut-fonctionnaires de l’État se permettent d’éructer d’approximatifs discours calomnieux, il ne faut pas s’étonner que des adolescents à peine formés intellectuellement les singent avec tant de suavité acrimonieuse.

C’est le règne du clash sans kalash mais tout aussi efficace pour accoucher la prophétie autoréalisatrice du « Grand Remplacement ».

Les partisans de Macron me tireraient presqu’une larme. Un groupe d’entre eux vient de me demander gentiment de les immortaliser devant le magnifique arbre de Judée en fleurs planté devant l’hôtel de ville, en une groupie. S’ils savaient que l’auteur de la groupie n’est autre qu’un dangereux crypto-terroriste qui selon Pascale Léglise les aurait mitraillé avec autre chose qu’un smartphone sous d’autres cieux. C’est à en pleurer de rire, le rire de l’absurde qui se faufile dans le moindre interstice de ce quotidien goguenard. Juste pour me rappeler cette jolie phrase de Kafka : « La vie est une perpétuelle distraction qui ne vous laisse même pas prendre conscience de ce dont elle distrait. »

Kafka me hante jusqu’aux détours les plus intimes de mon existence. Pour en revenir à l’audience, quoi dire si ce n’est ceci.

Oui effectivement, Madame Pascale Léglise a raison, je ne serai jamais une victime, c’est-à-dire étymologiquement une créature vivante offerte en sacrifice à la divinité. Nous ne serons jamais des victimes, ni ma femme, ni mes enfants ni moi-même offertes en sacrifice à la divinité de la bien-pensance et de la propagande d’État qui forge des images de monstres pour mieux asservir les peuples avec les chaînes de la peur et les carcans des bonimenteuses demi-vérités bien plus aliénantes que les criardes menteries. En ces temps de crises protéiformes, la figure méphistophélique du terroriste est le puissant avatar qui permet de repousser les masses dans les nasses caudines de la Terreur d’État, pour mieux les asservir.

Nous serons toujours coupables de vouloir défendre notre dignité, envers et contre tout.

Nous serons toujours coupables d’être ces hérétiques fuyant ces hères erratiques prêts à troquer leur liberté pour un peu de sécurité qu’ils n’auront que l’illusion d’avoir le spasme d’un instant, dans ce marché de dupes où le taux de change fluctuera toujours à leurs dépens.

Nous serons toujours coupables de vouloir faire de nos enfants, des adultes responsables qui proclameront effrontément qu’ils sont la synthèse biologique de milliers de génomes qu’ils n’ont pas choisis mais la synthèse de toutes les valeurs qu’on leur a transmises du fond des siècles et qu’ils continueront de porter avec honneur en y adjoignant leurs propres sagesses et leurs combats personnels face à une adversité qui voudrait les réduire et les assigner à une image difforme de la perception qu’ils inféreront.

Nous serons enfin toujours coupables de vouloir résister avec éloquence et résolution face à l’oppression de la majorité qui veut nous faire taire en nous réduisant à néant, en nous cantonnons à nos antres pour faire de nous des résidus.

Et à tous ceux-là nous murmurons d’un chuchotement tonitruant : nous sommes assignés à résistance. Nous sommes assignés à résilience. Mais nous ne demeurerons jamais assignés dans vos résidences d’infaillibles croyances de demeurés ; ces geôles qui n’enjôlent que vous par votre propre vanité.

Kamel Daoudi, le 12 avril 2017.

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