Spleen, l’ancien : histoire naturelle…

Je reviens à vélo vers le Squat Hôtel, qui me sert de domicile forcé : d’antre où cacher ma misère comme le déclame si bien ce proverbe arabe venu du fond des âges.

Cet adage qui remémore placidement que le meilleur bien est un foyer pour cacher son dénuement. La pluie ruisselle sur ce chemin mille fois parcouru tantôt guidé par une lampe, tantôt par l’habitude avec ou sans la lune pour éclairer ce sentier serpentant, garni de douzaines de nids de poules.

Sous le crachin mâtiné de brusques bourrasques, mes écouteurs sans fil crachotent sous un air de spleen, la douce amertume d’Alain Bashung :

« J’t’aimais tellement mieux quand t’allais mal.

J’t’aimais tellement mieux quand t’étais pâle.

Ça t’allait bien mieux quand, autrefois

Tu virais au bleu

Moi j’trouvais ça tellement...

Charmant,

Très émouvant.

Pourquoi as-tu donc changé ?

Tu ressemblais tant à un ange,

Un ange brisé… »

Entré au fond de mon antre, j’allume machinalement l’ordinateur et pianote aussi fidèlement que possible le requiem de cette armée assoiffée de cent sentiments qui m’assiègent :

une presque-vie d’épiques luttes insignifiantes d’absurdité ;

le poison que nous administre méthodiquement une administration sûre et dominatrice ;

la tristesse de mon ange brisé avec qui j’ai coupé court aux disputes devenues presque rituelles pour excommunier nos écheveaux de tristesses galopant dans l’absurde obscurité de nos destinées tourmentées ;

crier dans les tempêtes ternes de nos solitudes rescapées dans des radeaux à la dérive sous les éclairs terrifiants du monde indifférent ;

hurler nos haines qui nous tiraillent, nous mitraillent et réclament leur lot de vindictes comme des victimaires acharnés pressés d’en découdre avec nos haillons de corps décharnées trop burinés par les coups de l’adversité.

« Quand tu t’aimais pas

J’n’aimais que toi

Tu pleurais parfois

Et j’adorais ça.

Oui mais que veux tu ?

Tes larmes, elles ne coulent plus. 

Quelle jolie idée pour te plaire : crever.

Mais ne m’en veux pas.

Au fond, j’préfère pas.

 

Elle me dit les même mots.

Quand la nuit est là. »

Ces maux raisonnent à la manière de Diogène de Sinope, en écho aux cynisme de nos tourmenteurs exigeant de demeurer stoïques face à ces bonimenteurs qui pour mieux nous achever, nous subjuguer, suscitent la sédition jusqu’au cœur même de notre amour.

« Elle dit la vie ne sert à rien.

Le matin vient.

Elle essuie le sang de ses mains.

Il ne reste plus rien.

Que du chagrin.

Du chagrin.

Ooooh.

 

Elle me dit les même mots.

Quand la nuit est là. »

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