HAUSARREST MACHT FREI * !

Le 27 septembre 2020, j'étais interpellé dans un café associatif d'Aurillac (Cantal) pour un retard de 25 minutes sur le couvre-feu que je dois respecter toutes les nuits entre 21 heures et 7 heures du matin.

J'ai été placé en garde à vue et incarcéré au quartier d'isolement de la prison de Lyon-Corbas après un bref passage à la maison d'arrêt d'Aurillac. Condamné en 1ère instance à 1 an ferme et en appel à 4 mois fermes, j'ai décidé de me pourvoir en cassation. 

Nos libertés fondent comme la banquise © inconnu Nos libertés fondent comme la banquise © inconnu

Cela fait trois jours que j’accuse la décision de la cour des appels correctionnels de Riom. Mes avocats et moi-même nourrissions l’espoir d’obtenir une relaxe. Me Daoud et Me de Castelbajac ont fourni un travail colossal pour démonter méthodiquement point par point, les affirmations péremptoires et infondées du Ministère de l’Intérieur. Comme à l’accoutumée, dans mon cas, le doute profite toujours à l’accusateur même si ses accusations reposent sur des notes blanches, de surcroît décontextualisées.

C’est à croire qu’aucune plaidoirie, aucun mémoire, aucune écriture in limine litis ne feront vaciller ceux qui ont décidé de me maintenir dans cette condition depuis plus de 13 ans.

Me voilà retombé dans un état de torpeur où l’attente alimente le désenchantement et vice et versa.

J’ai décidé de me pourvoir en cassation car je ne peux me résoudre à accepter cette décision. Certes, elle abrège la peine de prison de 1 an ferme requise et décidée en première instance par le tribunal judiciaire d’Aurillac et la réduit en une peine plus courte couvrant intégralement le quantum de peine que j’ai déjà exécuté dans le quartier d’isolement de la Maison d’arrêt de Lyon-Corbas. Mais prendre 4 mois de prison ferme pour 25 minutes de retard à un couvre-feu après 13 années d’assignation à résidence et plus de 14 000 « pointages » au compteur, cela laisse un goût amer.

Pour ne rien arranger, le contexte de psychose ambiant lié à l’assassinat d’une agente administrative au commissariat de Rambouillet et le décès d’un policier dans une opération anti-drogue sonne comme un refrain trop souvent fredonné permettant à tout un chacun de se soumettre au diktat de la tolérance zéro. Se poursuit alors, l’étouffement méticuleux des libertés fondamentales par un gouvernement qui redéfinit constamment la liberté par une image modélisée, normalisée, segmentée, modulable en fonction des besoins du moment. Cet État nous aliène en échangeant nos libertés contre la satisfaction de nos désirs avec ou sans notre consentement. La liberté ne se vit plus en tant qu’idéal, elle se monnaie, elle se discute, elle se fantasme.

Et c’est ceux-là même qui ont travesti la liberté qui osent me dire que ma condition d’assigné à résidence ne me prive pas de ma liberté ni d’aucun droit d’ailleurs mais ne fait que les restreindre tout en respectant ma vie privée et familiale, mon domicile et ma correspondance comme le stipule l’article 8 de la Convention Européenne de sauvegarde des Droits de l’Homme.

Le comble de cette apagogie, c’est que lorsque je ne me conforme pas à ces critères de liberté, j’encours une peine de prison ferme. Pourtant selon ce même raisonnement, je serais libre – à quelques limitations près – depuis 13 ans sans le savoir.

Et cela se dit en jargon juridique : « que les arrêtés [d’assignation à résidence] contestés étaient nécessaires, adaptés et proportionnés, au regard des conséquences qu’ils sont susceptibles d’avoir lorsque le non-respect des règles qu’ils imposent est de nature à entraîner, à titre de sanction, une privation de liberté ».

Il faut une bonne dose d’humour noir pour faire abstraction d’autant de cynisme et une connaissance sensible et empirique de la liberté pour savoir que cet ersatz de liberté que l’on me propose est tout sauf la liberté.

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Aurillac, le 15 mai 2021

*L’assignation à résidence rend libre.

PS : pour d'avantage d'éléments de contexte, lire l'article de lundimatin publié le 17 mai 2021

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