Résidence d'écriture surveillée

Ce soir, j'étais en ville, place de la bienfaisance à 2,5 km de mon nid d'aigle qui m'enserre et me sert de résidence surveillée : résidence hyperbolique et surveillance euphémique. J'avais appris par curiosité que la Cie la Transversale allait jouer une adaptation de Vernon Subutex de Virginie Despentes.

Ce soir, j'étais en ville, place de la bienfaisance à 2,5 km de mon nid d'aigle qui m'enserre et me sert de résidence surveillée : résidence hyperbolique et surveillance euphémique.

J'avais appris par curiosité que la Cie la Transversale allait jouer une adaptation de Vernon Subutex de Virginie Despentes.

Théâtre - Après le livre et la mini-série, comment Vernon Subutex est actuellement adapté sur scène, à Aurillac ?
La saga Vernon Subutex, n’en finit pas d’inspirer adaptations et mises en scène de la matière foisonnante de Virginie Despentes. Après la télé, place à la scène ! Une compagnie clermontoise travaille…

J'avais discuté avec l'une des membres de la troupe sur mon chemin vers un café associatif à un jet de pierre de là. J'avais entendu parler du livre et vaguement lu quelques extraits au détour d'un article de la rubrique culture de Libération ou Télérama plus par la curiosité que suscitait son autrice que pour son contenu.
Ce qui avait accroché mon attention, je me souviens, c'était ce second mot qui désignait un produit de substitution pour les héroïnomanes qui tournaient dans les prisons que j'avais écumé, plus d'une décennie auparavant.
Ce produit faisait l'objet de tous les trafics et les toxicos comme on les appelle à la rate se l’injectaient avec des seringues qu'ils se procuraient, je ne sais comment pour pallier au manque de leur paradis artificiel. Ils avaient des cloques monstrueuses sur les avant-bras car ce produit n'était évidemment pas fait pour être injecté. Mais ils le faisaient quand même pour planer au-delà des murs qui les enserraient tout autant que nous.

La séance commençait à 20h dans un mini-cirque romain placé autour d'une fontaine et d'un hospice datant du XIIème siècle. Le petit théâtre de poche était déjà installé avec des gradins en kit réalisés par un artisan ébéniste qui tenaient dans un estafette.

Place Saint-Géraud, Aurillac, France © Google Street Place Saint-Géraud, Aurillac, France © Google Street

Juste derrière se trouvait "La Java des Paluches", un bar où quelques personnes étaient déjà attablées sous une tente tonnelle en train de siroter une boisson rafraîchissante. La journée avait était ensoleillée et très chaude. C'était seulement à cette heure que les habitants bravaches avaient bravé le confinement imposé par l'astre pour respirer enfin un air un peu plus frais.
La troupe se composait de 2 comédiens, une comédienne et un joueur de guitare qui était peut-être aussi comédien (je ne sais pas.)

Avec une précision d'orfèvre, le théâtre avait ressuscité alors que les dernières spectatrices et spectateurs s'installaient dans l'écrin en bois presque subrepticement juste après que l'un des comédiens eût salué un couple qui s'approchait un panier de prunes à la main. Ce débordement public inhabituel de familiarité m'avait interpellé. Il arrivait donc que les Aurillacois soient moins bourrus que leurs fameuses bourettes (nom plus familier des vaches de Salers).
C'était le premier vrai épanchement de joie communicative que je voyais depuis un peu plus d'un an dans la ville.
Bourettes ⤵️

Bourette (vache de Salers), Aurillac, juillet 2020 © ᔤᕨᘘᖶᓲᕩᖇ ᗸᗅᖶᖶᗩᘙᖶ ᖽᐸᕬᙢᕦᒪ ᗬᕱᘎᘮᗪᓲ

J'en étais sidéré. Pourtant, je savais d'expérience pour être né sur les hauts-plateaux des Aurès et avoir un peu fréquenté les Pachtounes du Spin Ghar que les montagnards étaient d'un naturel méfiant et observateurs avant de vous accorder le bénéfice de la confiance.
Ce barrage passé, la relation devenait plus chaleureuse et cordiale.

Mais là, c'en était trop. Les Creusois (que j’avais pu observer tel un entomologiste, la première année de mon assignation à résidence) passaient presque pour d’effrontés bout-en-train, à côté.
Je mettais cela sur le compte de l'esprit de vallée, sur le compte de mon statut administratif particulier ou lorsque je ne voulais pas faire d'effort, sur le compte de l'entre-soi petit-bourgeois et provincial.
Bref, j'étais tellement éberlué que je me voyais déjà cavalièrement demander une prune au couple installé devant moi pour saisir au bond cet élan inattendu de camaraderie.

Puis cette phrase d'Amine Maalouf me rappela subtilement mais fermement à l'ordre :

« L’émigrant doit être prêt à avaler chaque jour sa ration de vexations, il doit accepter que la vie le tutoie, qu’elle lui tapote sur l’épaule et sur le ventre avec une familiarité excessive. »

Les modulations sinusoïdales d'une radio se firent entendre de la mini-sono du théâtre liliputien et me ramenèrent à la vitesse de la lumière de l'hyperespace de mes rêveries. C'était une interview qui datait déjà puis je reconnus distinctement cette madeleine de Proust audio-phonique. Ce n'était pas la radio.
Il s'agissait du clash de Daniel Balavoine avec François Mitterrand sur le plateau d'Antenne 2. Cette séquence je l'avais vue en direct à l'âge de 7 ans. Je m'en rappelais avec une exactitude millimétrique et revu depuis des dizaines de fois tant elle était devenue culte. 

Culte: Clash Daniel Balavoine / François Mitterrand | Archive INA © Ina Clash TV

J'en connaissais presque les termes par cœur.
Je n'ai presque jamais été attristé par la mort d'un chanteur mais j'avoue que la mort subite de Daniel Balavoine m'avait chamboulé tant elle avait été tragique et inattendue.
Juché sur les gradins miniatures du théâtre de poche, une écharpe en mousseline en guise de chèche et mes lunettes de soleil vissées aux orbites, j'avais l'impression de remonter le temps en tournant autour de moi-même tel un derviche toupie.
Puis la voix de Daniel prononça l'estocade :

« Ce que je peux vous dire c'est que le désespoir est mobilisateur et que lorsqu'il devient mobilisateur, il est dangereux et que ça entraîne le terrorisme, la Bande à Baader et des chose comme ça. Et ça, il faut que les grandes personnes qui dirigent le monde soient prévenues car les jeunes vont finir par virer du mauvais côté parce qu'ils n'auront plus d'autres solutions. Et je vous remercie de m'avoir laissé parler. »

Pendant que Daniel remerciait son assistance, je scrutais la mienne avec une discrétion inégalée.
Mes centaines de miles au compteur des filatures que j'avais subies comme gibier de gibet m'avaient fait acquérir un sixième sens de renégat traqué. Je repérais un flic comme la truffe experte d'un Lagotto Romagnolo à plusieurs dizaines de mètres à la ronde.
Ma vision panoramique numérisa donc en quelques fractions de secondes les éventuels rictus ou regards focalisés sur moi à la prononciation de ces trois pieds : TER-RO-RISTE.

Une jeune quadragénaire au nez cassé sur ma gauche attirait déjà mon attention depuis quelques minutes. Elle semblait en connaître bien plus que son ostentatoire indifférence s'appliquait à faire paraître.
M'avait-elle reconnu ?
Trouvait-elle ma présence incongrue ?

Les comédiens commencèrent à entonner leurs premières répliques et la magie du théâtre fit le reste.
Je n'avais pas voulu venir au livre.
Le livre vint à moi.

Je compris rapidement que l’interprétation excellente des comédiens allait me bercer et me résumer le tome 1 en faisant juste l'effort de braquer mes oreilles et mes yeux sur la scène tout en laissant mon imagination faire le reste.

C'est ce qui m'a toujours plu dans le théâtre depuis ma première pièce : Andromaque de Jean Racine dans ce petit théâtre de la rue Mouffetard où nous avaient emmenés notre professeure de Français, Madame Mendy : professeur agrégée de lettres modernes, de latin et de grec. Une pointure comme on n'en fait plus. Enfin, je crois.
De la La guerre du Péloponnèse à Zazie dans le métro ; de Thucydide à Queneau, j'avais l'impression qu'elle survolait le temps comme une muse pour nous délivrer un peu de son savoir, ignorants que nous étions.
C'est elle qui m'avait donné le goût des lettres en 3ème alors que je n'avais que 13 ans (Je n'ai pas fait de CP et je suis né en août).

Le théâtre est au texte ce que le charmeur de serpents est aux cobras royaux. Il les fait onduler pour mieux nous hypnotiser.
Je suis persuadé qu'un bon auteur de théâtre peut rendre n'importe quel texte même le plus médiocre, captivant.

Je suivais ainsi les tribulations de Vernon Subutex et de ses amis sans crier garde jusqu'à ce que l'ombre d'une berline fauve apparaisse sur mon flanc gauche. C'était la voiture banalisée de police qui faisait ses rondes à la fermeture du comico.
Ses occupants achalandés comme des porte-avions en plein exercice naval trahissaient sa silhouette féline qui se fondait dans les lueurs vespérales entre chien et loup surtout lorsque ses phares étaient éteints.

Il était temps pour le loup blanc que j'étais de regagner ma tanière. En effet, cette apparition fantomatique me signifiait que le dîner en ville devait s'abréger au risque de faire l'objet d'une note blanche pour infraction au régime de l'assignation.
Je laissais Vernon Subutex solliciter l'aide de ses amis et je m'en remettais quant à moi à mon fidèle destrier pour me transporter vers mon nid d'aigle à la célérité de Pégase.

Mon fidèle dextrier :Bouraq 4 © Kamel Daoudi Mon fidèle dextrier :Bouraq 4 © Kamel Daoudi

Je n'apprendrais l'épilogue de Vernon que sur la fiche Wikipédia du livre de son autrice.
Le temps de quelques dizaines de minutes, je vous aurais, je l'espère tenu en bride, et fait partager ces quelques bribes de mon quotidien.
Il est bon d'être maître de ses mots quand tout le reste vous échappe.
Bien à vous.

ᔤᕨᘘᖶᓲᕩᖇ ᗸᗅᖶᖶᗩᘙᖶ ᖽᐸᕬᙢᕦᒪ ᗬᕱᘎᘮᗪᓲ

 

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