Fermeture des zoos : oui ; fermeture des CRA : non.

A la demande de plusieurs personnes, j'ai retranscrit mon fil Twitter du 21 avril 2020 sous la forme de ce billet.

Il y a douze ans jour pour, je sortais de la prison de la Santé après avoir accompli 6 ans et 9 mois de prison ferme. Après avoir salué mes camarades d'infortune et légué les quelques livres, cantines et vêtements qu'il me restait, je m'avançais vers le greffe encadré par quelques gardiens de prison (ils n'aiment pas qu'on les appelle ainsi comme les prisonniers n'aiment pas qu'on les appelle détenus).
Je récupère 《 ma fouille 》: elle tient dans une poche et《 mon paquetage 》 : il tient dans un carton

Je suis sous écrou extraditionnel. Cela signifie que ma levée d'écrou sera purement formelle. Je n'aurai pas la chance de profiter de ma première bouffée d'air pur sans être menotté. Je n'ai jamais mieux compris ce qu'était la《 chaîne carcérale 》que ce jour-là.
Après avoir accompli les formalités du greffe, je suis conduit dans un coin pour être de nouveau fouillé à nu cette fois-ci par une équipe du GIPN lourdement armée (c'est le privilège des gens qu'on affuble d'un pedigree comme le mien.)
Je dis bien pedigree car à cet instant vous n'êtes qu'un animal déshumanisé.

C'est la même déshumanisation administrative qu'on utilise pour mener les guerres, ordonner les pogroms, mater la rébellion. Menottes serrées au dos, entraves au pieds, le colis (toujours ce jargon réifiant) est conduit ds la micro-cellule de la bétaillère escortée toutes sirènes hurlantes. Direction la Préfecture de Police : le saint des saints pour une cérémonie de déchéance en bonne et dûe forme.
L'escorte me conduit dans un bureau à peine plus éclairé que celui du greffe de la Santé.
Là, on m'arrache les derniers lambeaux de mon humanité en me confisquant mes derniers papiers d'identité. Je suis désormais aussi étranger que lorsqu'un jour d'été 1979 j'avais débarqué du haut de mes 5 ans dans ce pays qui avait assassiné mon grand-père paternel, emprisonné mon grand-père maternel et torturé mon père.

Ultime humiliation : le rictus de cette employée de la PP lorsqu'elle déchiffra le motif de mon incarcération en claquant un《 bon courage 》entendu à mon escorte comme si elle avait en main un fauve près à les égorger d'un coup de patte.
C'est dans ces alcôves que l'on perçoit toutes les vibrations du racisme institutionnel. Chaque geste, chaque tic de langage, chaque regard dédaigneux vous persiffle que vous n'êtes pas du bon côté du manche.
Mon escorte me conduit vers ma prochaine destination. Je ne le sais pas encore : ce sera le CRA de Vincennes.

3 lettres qui désignent le Centre de Rétention Administrative.
Le centre est un euphémisme pour camp.
La rétention est à la détention ce que la peste est au choléra.
Et toujours cette administration kafkaïenne qui me colle aux basques.
Celui de Vincennes a une particularité.

Il est situé juste à côté de l'école de police de la Ville de Paris. La majorité de ceux qui sont chargés de la surveillance du CRA sont donc des futures recrues de la police. Le CRA leur sert de terrain de travaux pratiques pour apprendre leur métier. Quoi de mieux que des étrangers et des étrangères pour se faire la main. Le camp est divisé en 2 quartiers un pour les hommes, un pour les femmes et les enfants.

A partir de maintenant, je vais tenter de convoquer tous mes souvenirs pour vous raconter ce que j'y ai vu.
Témoigner est un devoir pour la mémoire de celle•ux qui n'ont pas eu la même chance.
Quand on arrive au CRA, on a l'impression de passer subrepticement dans un état en guerre.
Tout rappelle l'esthétique de la guerre :
- les uniformes ;
- les barbelés ;
- les ordres aboyés ;
- les mines déconfites ds les corps confinés. 

Lorsqu'on arrive on est reçu par un fonctionnaire de police. Vu mon statut particulier, je suis reçu par le directeur du CRA : une sorte de papy Brossard avec les moustaches idoines et le gâteau marbré en moins.
Pour les plus jeunes, voilà à quoi ressemble Papy Brossard.

Le Savane de Papy Brossard © Brossard France

L'officier de police m'explique rapidement le fonctionnement du camp dont il a la charge et que, vu mon "pedigree" je serai placé à l'isolement, c'est-à-dire dans le quartier arrivant. Je serai donc seul en cellule.

Le CRA ressemble à une prison sous presque tous ses atours.
L'organisation y est bien huilée.
L'étranger arrive, est fouillé
S'il a quelques effets personnels, ils sont consignés dans un algéco qui sert de vestiaire. Il reçoit une carte pour l'identifier. S'il a un téléphone sans appareil photo (ça existait à l'époque) il peut le garder.

Les journées sont ponctuées par des repas frugaux. Comme en prison pour se nourrir correctement, il faut cantiner, c'est-à-dire acheter des produits, le plus souvent vendus dans des distributeurs automatiques. Quelques cabines téléphoniques bondées de files d'attente permettent d'appeler ses proches, son avocat si on en a un. Il y a même des parloirs très courts. Les familles attendent des heures pour avoir la chance de vous parler un peu, vous serrer dans leurs bras, prendre des nouvelles. Mais rares sont ceux qui ont ce privilège.

Étant consigné au QA (quartier arrivant) je suis un observateur privilégié. Je vois défiler les arrivants de jour comme de nuit, arriver et repartir les punis et très rarement repartir les libérés. Vous imaginez bien qu'il est impossible de dormir dans ces conditions. On est sans cesse réveillé par les arrivées, les cris de détresse, témoin auditif des bastonnades. Je n'ai jamais autant ressenti de stress de toute ma vie.

Dans cette cour des miracles atrophiés réside 3 espèces : les bleus, les invisibles et les associatifs qui font de leur mieux pour sauver ceux qui peuvent encore l'être d'une expulsion certaine. Chaque jour, c'est le défilé devant le tableau pour connaître les prochains départs. Une liste des malheureux perdants au loto de la Place Beauvau par pays et par vol. Le cynisme poussé à son raffinement ultime.

Malgré l'adversité, la solidarité est là dans cette tour de Babylone confinée.
Les uns surveillent les tableaux pour prévenir les malchanceux, les autres prêtent leurs téléphones, leurs cartes téléphoniques, partagent leurs maigres subsides, donnent un vêtement, s'improvisent interprètes, écrivains publics, ont un geste d'empathie, un sourire contre la guigne. C'est là aussi où je n'ai jamais vu autant de générosité concentrée.

C'est là où couvent aussi les drames les plus traumatisants. Ceux qui n'ont plus rien à perdre se lacèrent la peau, ingurgitent des objets improbables pour racheter encore quelques heures avant leur fatidique dessein, se cousent la bouche.
Les associatifs font un travail formidable pour rédiger des référés, des mémoires, documenter des dossiers avec l'énergie du désespoir. Je suis repéré par l'un d'entre eux quand je dois refaire en urgence ma procédure auprès de la CEDH sabotée par le greffe pénitentiaire de la Santé. Je ne suis pas de trop pour servir d'interprète de fortune pour certains pauvres hères perdus dans le labyrinthe de l'administration. 

Je découvre des histoires insensées de personnes qui ont vécu des années en France, travaillé, construit des familles risqué leur vie pour échapper à un funeste sort dans leur pays de naissance sur le point d'y retourner, une main devant, une main derrière.

la belle bleue expulsez moi!!.wmv © gaiaseb

Je relativise ma situation devant la détresse de ceux séparés de leur femme et de leur(s) enfant(s) par une enceinte qui se rongent les ongles, enchaînent cigarette sur cigarette, tentent de parler à leur famille pour s'enquérir de leurs nouvelles dans une incertitude totale.

Tous les jours se jouent deux étranges ballets :
- Celui vers le consulat du pays sensé être le vôtre pour obtenir le laisser passer d'expulsion.
- Celui vers le tribunal administratif pour plaider votre cause pour rester en France.
Des groupes attendent les retours. 

Chacun y va de son analyse et de son exégèse pour interpréter une ouverture possible, affiner ses propres arguments pour convaincre les juges. Devant le Leviathan froid de l'Administration, il y a toutes ces délibérations de griots et de bardes qui contre mauvaise fortune, bon cœur tentent de reprendre le contrôle sur leur vie en suspens. Certains invoquent Dieu, d'autres vous demandent de le faire pour eux.
C'est aussi le règne de la rumeur. Chaque petite info est décortiquée comme par des parieurs endiablés avant une course hippique. 

Car au fond du mess, il y a cet écran immense branché 24h/24 sur BFM TV où défilent les nouvelles avec un son quasi imperceptible. Cet aquarium est le rare hublot vers l'extérieur, la rare occasion de poser son œil pour se rappeler qu'il y a un autre monde dehors et décharger un peu toute cette tension accumulée dans les condensateurs de son cerveau. Personne ne le regarde vraiment, c'est lui qui nous regarde insensible à notre sort. Par derrière lui, la vie de ceux qui ont des papiers continue. Ici on est des statistiques du 4 place Beauvau. 

Pendant cette période, la situation était particulièrement tendue. la CIMADE avait déposé plainte deux mois auparavant notamment pour des violences et l’usage de Taser sur des prisonniers du CRA. Un commissaire de police, un commandant et trois policiers de la BAC avaient été placés en garde à vue et relâchés en attendant une enquête de l'IGS. (Sources : Le Parisien, Libération)
Les relations avec les gardiens apprentis policiers sont loin d'être cordiales.
Couve alors déjà une ambiance de révolte qui se conclura par la mort tragique d'un quadragénaire et l'incendie du CRA pour protester contre cette mort.
De mon côté, ma requête arrive enfin à la CEDH et le 23 avril je peux enfin sortir du CRA de Vincennes pour être assigné à résidence. Mais ça, c'est une autre histoire.1px.png

L'incendie de Vincennes relance le débat sur la rétentionL'incendie qui a ravagé dimanche le centre de rétention d'étrangers de Vincennes (Val-de-Marne) a relancé le débat sur la lutte contre l'immigration irrégulière.https://www.lemonde.fr/societe/article/2008/06/23/l-incendie-de-vincennes-relance-le-debat-sur-la-retention_1061556_3224.html

Je tenais en ce jour particulier à rendre hommage à tous les enfants, toutes les femmes et tous les hommes qui sont passés par ces centres de rétention administrative et pour certain•es qui y sont encore et qui y seront encore demain.
Le confinement que nous vivons tou•tes devrait être l'occasion d'éprouver un peu d'empathie pour tou•tes ces oublié•es qui vivent actuellement des conditions terribles au même titre que les prisonnier•es.
Alors pour eux tou•tes ⬇️

Hommage à la marge (Soul G Remix) (feat. Soul G) © La Rumeur - Topic

La Rumeur feat. Soul G - Hommage à la marge - 2012
Profile picture

ᔤᕨᘘᖶᓲᕩᖇ ᗸᗅᖶᖶᗩᘙᖶ ᖽᐸᕬᙢᕦᒪ ᗬᕱᘎᘮᗪᓲ

@SentierBattant

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.