La partie de pétanque

C'était hier, place de la Bienfaisance ; à quelques pas de la plus vieille échoppe d'Aurillac. Elle datait du haut Moyen-âge et s'était rebéquée à l'usure inexorable du temps. Elle continuait à reluquer le commerce des gens, impassible comme une vieille mamie qui en avait vu d'autres.

C'était hier, place de la Bienfaisance ; à quelques pas de la plus vieille échoppe d'Aurillac. Elle datait du haut Moyen-âge et s'était rebéquée à l'usure inexorable du temps. Elle continuait à reluquer le commerce des gens impassible comme une vieille mamie qui en avait vu d'autres.Elle avait la peau tannée et fanée par toutes les injures des lustres mais se tenait encore debout, impavide aux regards des passants qui trépassaient tour à tour au fil du sabre des âges. Presque personne ne la remarquait tant elle s'était fondue dans le décor des invariants de la ville.

Là, quatre gonzes expérimentaient la science de la balistique avec de presque inoffensifs projectiles sans même le savoir. A la manière de Monsieur Jourdain, ils mettaient en application les théories de Niccolò Fontana Tartaglia pour de moins sombres desseins. Pour le dire de manière plus triviale, ils faisaient une partie de pétanque dans l'ombre chamarrée de quelques marronniers.

J'arrivai en roulant, veillant soigneusement à ne pas interrompre la partie comme l'aurait dédaigneusement fait un chien noir au milieu d'un jeu de quilles. Je saluai mes hôtes de quelques banalités yankees en feignant le touriste perdu sur le chemin de Compostelle. Trois des joueurs me connaissaient déjà. Enfin, ils m'avaient aperçu plusieurs fois dans la ville et me surnommaient spartiatement, le mec à vélo.

C'était le sobriquet dont j'avais hérité dans presque tous mes points de chute. J'étais l'éternel coureur du Tour de France dont le Ministère de l'Intérieur définissait depuis plus de 12 ans l'unique étape à réaliser inlassablement entre le commissariat de police ou la brigade de gendarmerie et la demeure qui m'était assignée. Pour cette quadrature hexagonale, il n'y avait ni maillot jaune, ni coupe, ni bouquets de fleurs, ni podium ; seulement des contre-la-montre venant rythmer mon sisyphéen quotidien.

le quatrième larron me salua d'un tonitruant salut et se présenta comme le fils de l'un des boulistes. La surprise changea de camp et ce n'était pas celui du Préfet au patronyme fridolin réputé pour faire énucléer et mutiler les gens sans autre procès que sa morgue pouacre.

Ce jeune homme auquel son père donnait du Titi presque à chaque phrase semblait le plus galéjeur de la bande, tout du moins, le plus prolixe et ce n'était pas difficile avec des Cantalous. La partie de pétanque se déroulait sans accroc, dans le calme, sans la gouaille et sans les bravaches fanfaronnades plus méridionales. De temps en temps le père et duo de Titi se plaignait que les adversaires n'effaçaient pas les marques tracées au sol d'une nonchalante translation du talon sur le sol mi-gravillons mi-litière en vrac.

Ce n'était pas un terrain de compétition. Pas assez sablonneux, pas assez plan, serti de quelques cailloux qui interféraient sur les trajectoires bien rectilignes et bien paraboliques des boules métalliques. Les projectiles étaient à l'avenant : certains étaient de marque mais avaient eu une longue carrière ; d'autres semblaient plus récents mais la finition de l'usinage était moins aboutie.
Cela suffisait bien pour passer le temps, compter les points et défier les adversaires de discrets et diserts silences. Les regards et les grimaces faisaient le reste.

La partie se jouer en 13 points, sans doute un hommage appuyé au numéro du département qui compte le plus de licenciés 300.000. Le siège social de la fédération était 13 rue Trigance : cela ne s'inventait pas. Il ne fallait pas être superstitieux. J'étais arrivé au cœur de la seconde partie. Le duo père fils n'était mené que d'un point. On sentait bien qu'il mettait un point d'honneur à s'appliquer pour gagner la partie. Ils avaient, en effet perdu la première et l'affront familial devait être lavé sans tambour ni trompette.

Le duo adverse était composé d'un trentenaire bien tassé et d'un quadragénaire bien avancé. L'un avait dû être punk dans sa jeunesse, l'autre était guitariste et chanteur. Ils se disputaient leur flâneuse insouciance et ne prenaient la parole que pour déclarer qu'ils avaient l'avantage ou marqué le point. Quand la discussion se faisait plus prolixe, il s'agissait de déterminer s'il était plus bénéfique de tirer ou de pointer. Mais le débat était rapidement clos car l'un savait plutôt bien tirer et l'autre bien pointer. Chacun jouait sa partition balistique.

Du côté du père et de compère fils, la tension était plus palpable mais pas au point d'entraîner d'inutiles vociférations. Au contraire chaque point gagné était l'occasion de se frapper le poing horizontalement pour marquer sa fierté d'avoir remporté le point de haute lutte. Le spectateur que j'étais, était le seul trouble-fête à cette bourrée cinématique et auvergnate sans cabrette ni vielle à roue ni accordéon ni cornemuse ni violon.

Oh, des violons, il y en avait bien de temps lorsqu'il fallait mesurer avec un bout de bretelles la distance qui séparait deux bolides immobiles du cochonnet fluorescent. Là, le père jouait son solo lyrique pour tenter de démontrer que le point était à son équipe avant que la bretelle ne départage tout le monde avec une mimique de sourcil ou un froncement de commissure.
La bretelle était légèrement élastique mais personne ne se risquait à la tirer pour gagner quelques millimètres.
Et la partie reprenait avec encore plus de panache. Puis le père de Titi fit ostensiblement le reproche à son rejeton de ne pas assez se concentrer sur le jeu.

L'admonestation était plus une invitation à mon adresse de ne point troubler la partie au péril de leur en faire perdre. Perdre quoi ? Des points, bien entendu. Puisqu'ils n'avaient d'yeux que pour les boules et d'oreilles que pour le score.
Je me fis plus discret dans ma discussion avec le fiston entrecoupée de ses allées et venues pour jouer ou observer les positions des boulets inoffensifs.
J'avais saisi l'occasion au vol : parler à des Aurillacois aussi loquaces était un luxe que même Crésus n'aurait pas répugné même si le silence est d'or.

La candide et ingénue spontanéité du jeune homme de vingt cinq ans m'avait frappée. Ses réponses et ses remarques étaient d'une clarté lumineuse et d'une simplicité biblique. Aucune malice ne masquait sa prime nature presque intacte au bout d'un quart de siècle d'existence.
Sans même qu'il ne le verbalise, j'avais compris que la déficience mentale que certains lui imputaient était surtout une déficience de notre empathie et une défectuosité de notre société qui condamnait quasi inexorablement toute anomalie, à la marginalité.

Puis le téléphone de Titi carillonna. S'ensuivit un court échange inaudible qui le fit grimacer.
Il fulmina soudainement quelques secondes après l'appel. Je mis d'abord cela sur le compte de la remontée expresse des adversaires qui menaient maintenant de plusieurs points mais Titi éructa une enfilade de ce qui semblait être des grossièretés mais qui n'était en réalité qu'un mauvais appariement de mots tous plus gutturaux les uns que les autres. Cela ressemblait vaguement aux premiers gros mots que prononcent les enfants lorsqu'ils découvrent la puissance du verbe.

En vagissant ses simili-insultes, il se cabrait comme un cabri. Je compris que ce coup de fil avait ébranlé en lui tout un tas d'émotions tapis sous sa bonne humeur et prêtes à bondir et le posséder comme un forcené.
Titi et son père perdirent la seconde partie de quelques points et pour le consoler son père et les deux autres larrons lui avouèrent que ça n'était pas plus mal pour lui permettre de rentrer au C.A.T (centre d'aide par le travail) à temps.

Ce coup de fil était celui du foyer qui lui enjoignait de rentrer au bercail avant 18h30.
Après avoir serré la main à tous les autres joueurs en commençant pas son père, Titi regagna sa voiturette flambant neuve et comme pour conjurer la défaite actionna le potentiomètre du volume de son auto-radio en claquant, bravache un tonitruant : « Quatre fois quinze watts. »
Ces quatre mots suffirent à exprimer toute l'humiliation de la défaite couplée à l'autorité de ceux qui comptaient lui faire acquérir son autonomie par le travail, lui qui voulait certainement prouver à son père qu'il était digne et puissant malgré les aléas de la vie qui l'avaient séparé de son père.

Cette partie de pétanque était l'occasion de faire briller la fierté de son père, humble homme rongé par l'alcool pour lui faire oublier sa misérable vie avec son dernier compagnon d'infortune : un vieux chien de neuf ans qui obéissait au nom d'un célèbre mystique confident de la cour impériale russe.

Boney M. ⟶ Rasputin ⟵ © fkdiscoclub


конец (FIN)

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@SentierBattant

 

 

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