Bordeaux: le sommet Françafrique réalise l'unanimité au dernier conseil municipal

Ce lundi, le conseil municipal de Bordeaux a voté la délibération autorisant l'organisation du 28e sommet officiel des chefs d'Etats de la françafrique. Entre autosatisfaction, entre-soi, fin de cycle politique, co-gestion et indifférence, l'Afrique de nouveau sacrifiée sur l'autel des intérêts bien compris.

paul-biya-alain-juppe-bordeaux
A deux semaines des municipales, le vote, ce lundi après-midi, de la délibération autorisant la co-organisation par la ville du prochain sommet officiel des chefs d’Etats de la françafrique a été l’occasion de voir à l’œuvre une culture de la « co-gestion » caractéristique de l’histoire politique du premier port colonial français.

Dans un palais Rohan tendu comme une brique, les conseillers municipaux de Bordeaux, de la majorité comme de « l’opposition » se sont livrés au dernier exercice démocratique de la mandature avec un sentiment d’auto-satisfation et d’entre-soi tout droit hérité des vingt-cinq ans de mandats de celui dont l’ombre n’a cessé de planer sur une délibération fondatrice des rapports de force politique à l’œuvre dans la capitale girondine mais aussi de conscience géo-politique et humaniste dans la relation entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique.

De fait, Alain Juppé, à qui les Gilets Jaunes ont fait comprendre l’inanité du mandat de trop, le poussant à une défection en rase campagne et le privant ainsi de l’organisation d’un sommet françafrique qu’il concevait comme parachèvement de sa politique vis-à-vis de l’Afrique, n’aurait pas dédaigné la maestria avec laquelle sa majorité a réussi à imposer, certains disent à « corrompre », une bonne partie de la classe politique locale autour de « l’intérêt réciproque » de tous à continuer à profiter de la manne de la françafrique.

C’est d’ailleurs l’incarnation de cette françafrique bordelaise qui a portée la délibération 72 que Nicolas Florian, maire et candidat à sa succession, a proposé au vote du conseil municipal ce lundi 2 mars 2020. De toutes les villes françaises, Bordeaux est en effet, la seule municipalité qui ait son « pré-carré » africain, un « adjoint au maire chargé de l’Afrique Subsaharienne » qu’Alain Juppé a confié, depuis 2014, à un ancien étudiant camerounais dont l’ascension parmi les puissants de la ville est parsemée de victimes.

Pierre De Gaetan Ndjikam Mouliom, un des rares africains à se vanter d’un patronyme « noble », a dû donner bien des gages pour se faire propulser à cette place. Après avoir vainement participé à la répression des militants de la mémoire de l’esclavage dans l'ancien port négrier (en voulant, en 2006, les faire condamner par une plainte judiciaire, classée sans suite par le procureur), après s’être paré de ses plus beaux atours africains pour récupérer le gain politique de l'émergence de la diversité, après avoir invité à se promener, en juillet 2009, le dictateur Paul Biya dans les salles du musée d’Aquitaine consacrées à la mémoire de l’esclavage et invité régulièrement dans ses JNDA (journées nationales des diasporas africaines) quelques "sommités" intellectuelles aveuglées par « l’art de recevoir du Palais Rohan », l’adjoint en charge de l’Afrique subsaharienne, s’est rachetée une virginité à force de prébendes que sa proximité avec Alain Juppé, que beaucoup, jusqu'à sa défaite aux primaires de 2016, voyaient comme le futur président de la république, facilitait.

C’est donc avec une emphase non feinte que cet homme « blanchi », présenté comme « co-président du sommet officiel », s’est adressé à ses collègues du palais Rohan. Dans un fourre-tout incompréhensible et pontifiant, l'adjoint au maire dit vouloir « prendre un peu plus de hauteur sur cette délibération pour rappeler ici-même le sens de l’accueil par Bordeaux de ce 28e sommet Afrique-France ».

Et cette « hauteur » passe, pour le camerounais, par un séquençage historique qui passe sous silence toutes les violences coloniales et esclavagistes commises par la France et par la ville qui fut son premier port colonial : « les bienfaits de la colonisation ».  

La relation entre la France et ses anciennes colonies commencerait selon le défenseur du sommet officiel de la françafrique avec le Général De Gaulle : « Bien des signes sont rarement trompeurs, en cette matinée d’hivernage du 1 mars 2019 à la résidence préfectorale au 17 bis rue Vital-Carles, lieu de la résistance française où séjourna le général de Gaulle où notre maire et Alain Juppé dirent oui au président de la république française à la co-organisation du 28e sommet officiel Afrique-France. Ce général De Gaulle le 30 janvier 1944 qui reconnut et fit de Brazzaville, comme quai de Brazza, la capitale de la France Libre pour célébrer le recouvrement de la liberté des nations et des peuples et donc de notre liberté aujourd’hui. »

Et tout y va : de la fameuse FEANF (Fédération des Etudiants d’Afrique Noire Francophone) qui aurait organisé son premier congrès à Bordeaux (il prend soin de souligner qu’il tient cette information d’un de ses tardifs conseillers le sociologue sénégalais Mar Fall, ancien socialiste bordelais) car « L’humanisme et la promesse républicaine de notre ville étaient déjà si ancrés dans l’esprit de tous ceux-là qui se préoccupaient du devenir heureux de l’Afrique » à l’Académie de Bordeaux « qui accompagna pendant des décennies la formation et l’émergence des bâtisseurs de l’Afrique » en prenant à témoin l’ancienne ministre Michèle Delaunay présidente de l’ISPED (Institut de Santé Publique, d'Epidémiologie et de Développement), en passant par les poncifs éculés de tous les tenants de la françafrique « Bordeaux s’est donné rendez-vous à elle-même. Rendez-vous d’une ville monde dont la géographie et l’histoire ont imprimés un temps d’avance sur les autres villes de France parce que l’Afrique est une part de son identité. » et pour finir par « Bordeaux lieu de la réinvention commune d’une modalité africaine de l’universalité ».

On aurait pensé que cet exercice douloureux d’avoir à écouter un tel discours prendrait fin mais c’était sans compter avec les questions de l’opposition. Et pour une fois, donner raison à Nicolas Florian qui s’écrie en indiquant ne pas comprendre pourquoi les écologistes ne votaient pas contre plutôt que de "s'abstenir ". Pendant que les socialistes votaient eux, toutes et tous, POUR le sommet françafrique Bordeaux.

C’est l’ancienne ministre socialiste, Michèle Delaunay, qui vivait son dernier conseil municipal, qui ouvre les débats avec des considérations géographiques et démographiques assez décousues dont il est difficile de trouver le sens et l’intérêt. Sautant du coq à l’âne, Michèle Delaunay a semblé vouloir tresser des lauriers au défenseur de la françafrique à Bordeaux. Il ne serait pas étonnant que les intérêts de l’ISPED ou de certains de ses amis ne soient impliqués. Auparavant, le 14 février dernier, au conseil métropolitain, elle soutiendra que "ce projet de sommet officiel est absolument fondamental car l’Afrique est l’avenir de la langue française. Et il ne faut absolument pas considérer cela comme un objet de colonisation. Il est absolument essentiel que l’Afrique manie de grandes langues…"Triste sortie d'une ancienne ministre socialiste.

Pierre Hurmic, candidat écologiste aux municipales, cachant mal son désintérêt, s’est inquiété des conséquences de ce sommet sur la vie quotidienne des bordelais et du bilan carbone des déplacements des officiels. La tête de liste de la coalition « Bordeaux Respire » peine manifestement à saisir le sens géo-politique de ce sommet.

Aussitôt suivi par sa collègue écologiste, Delphine Jammet qui, elle, comprend et démarre fort en soutenant que « ce sommet est un reliquat d’une vision passéiste des relations entre la France et l’Afrique…Le changement climatique ne doit pas être un prétexte à la poursuite des relations néo-colonialistes. La coopération n’est pas l’accaparement des richesses et la destruction des écosystèmes par l’activité des multinationales. J’étaierai mon propos en citant quelques-unes des entreprises partenaires du sommet officiel, Veolia, Suez, Bolloré qui ne prennent pas part à ce sommet par pure philanthropie… »

Après cette déclaration forte, complétée de considérations très opportunes sur les questions de santé, de numérique, de déchets et d’immigration, il est regrettable que les écologistes se soient contentés d’une « abstention ferme » à la place d’un vote contre qui aurait l’avantage et de la clarté et de la sincérité. Ce que ne manquera pas de relever Nicolas Florian qui qualifiera leur vote de « pipeau ».

Les socialistes bordelais, quant à eux, seront donc plus clairs. Ils voteront POUR la délibération car selon les mots de Matthieu Rouveyre, dont ce sera aussi, et heureusement pour l'esprit critique, le dernier conseil municipal, « il y a des sujets qu’on ne maîtrise pas, nous préférons faire confiance aux organisateurs du sommet officiel… ».

Revigoré, le défenseur de la françafrique finit par qualifier de « délinquants » les organisateurs du contre-sommet.

Karfa Sira Diallo

Suivre les conseils:

- Métropolitain du 14 février: https://www.bordeaux-metropole.fr/Metropole/Organisation-politique/Seances-du-conseil/Voir-le-conseil-en-direct

- Municipal du 2 mars ici , à 1h25 : https://richpublisher.endirectv.com/window.php?OPE_ID=3136&TFE_TYPE=DIFF

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.