«Que fait Le Havre sur la mémoire de l’esclavage et du racisme antinoir ?»

La capitale normande, haut lieu de la traite et de l'esclavage des noirs au 18e siècle, appelée à se hisser à la hauteur des enjeux de vérité et de justice qui bruissent dans le monde entier.

edouard-philippe
Monsieur le Maire du Havre,

Vous avez de nouveau été élu maire du Havre. Vous reprenez les rênes d’une ville dont la place dans le commerce, l’exploitation et le racisme envers les Noirs lors de la première mondialisation a été dédaignée par les décideurs de la capitale normande pendant des siècles.

Trois ans après les fonctions de premier ministre qui vous ont placé au cœur des enjeux de vérité et de justice sociale qui bruissent dans le pays tout entier, vous avez encore pris la responsabilité de réparer l’oubli d’un crime contre l’humanité et de ses conséquences.

Conséquences que nous rappellent les mobilisations antiracistes actuelles qui, de la Martinique à Paris, exigent de nouvelles politiques publiques de justice et d’égalité qui passent aussi par les symboles d’une histoire qui a marqué votre ville.

Du 17e à la fin du 19e siècle, plus de cinq-cents navires négriers partent des ports du Havre pour participer à la chasse et à la déportation d’au moins cent vingt mille africains. Faisant du Havre le « deuxième port négrier français sur le plan des expéditions » selon l’historien Eric Saunier (Le Havre, port négrier : de la défense de l’esclavage à l’oubli). Monopolisé par quelques grandes familles havraises, ce commerce repose aussi sur la possession de plantations coloniales aux Antilles, véritables laboratoires de la violence raciste pendant des décennies.

Tout comme ses sœurs atlantiques, Bordeaux, Nantes et La Rochelle, la ville du Havre accueille aussi, au 18e siècle, une population noire originaire des colonies, essentiellement esclaves, rendant nécessaire la mise en place d’une police des noirs et de « dépôts de noirs ». 5 rues honorent encore dans la ville les notables qui ont participé à ce crime contre l’humanité: rue Masurier, rue Begouen,  rue Boulongne, rue Eyrier, rue Massieu.

Monsieur le Maire,

Dix ans après votre élection à la mairie du Havre, actes manqués et inachevés marquent la gouvernance de la mémoire de ce crime contre l’humanité. Des milliers de Havrais et de touristes se promènent dans l’ignorance de cette mémoire.

En effet, sous votre mandat de maire de la ville, aucune décision politique majeure n’est venue honorer la mémoire de ce crime contre l’humanité ni celle des Africains et de leurs descendants. La discrète plaque sur les quais et le Musée de l’Armateur, présentés, officiellement et si ironiquement, comme suffisants pour évoquer la mémoire de l’esclavage, ont été édifiés par votre prédécesseur.

Ainsi persiste pour nombre de visiteurs l’impression d’une incapacité à se retrouver dans les actes mémoriels posés par la ville du Havre. L’impossibilité à sortir de son histoire, à dire le profit que le Havre a tiré de ce commerce des hommes et à relater la place et le sort réel des Africains et de leurs descendants, hier et aujourd’hui, ici et là-bas. Une incapacité qui ne travaille ni à extirper les discriminations, ni à éduquer contre le racisme, ni à réconcilier les Français.

Monsieur le Maire,

Il est temps de sortir de cette gestion mémorielle catastrophique de la mémoire de l’esclavage au Havre.

172 ans après l’abolition de l’esclavage, il est temps d’édifier un véritable lieu de mémoire de l’esclavage et de la traite des noirs au Havre. Un lieu où les 15 millions d’africains peuvent retrouver vie à travers la transmission des pulsions de mort tout autant que des forces de vie qui les ont travaillés.

Il est temps d’apposer des plaques explicatives sur les rues qui honorent les négriers Havrais. Après l’avoir refusé pendant deux décennies, votre mentor, Alain Juppé, vient d’en comprendre la nécessité et l’urgence à Bordeaux. C’est une façon de réparer la mémoire Havraise et la mémoire nationale et internationale.

C’est l’engagement que nous espérons de vous et de tous ceux qui veulent restaurer la justice et la vérité et, au-delà, ceux qui œuvrent à sortir des silences et dénis, à repousser les digues du racisme et à réaliser une société d’égalité et de fraternité vraies.

Une délégation de notre association sera présente dans votre ville pendant ce week-end du 7 au 9 aout et nous serions honorés de vous rencontrer.

En espérant que ce courrier vienne nourrir l’intérêt que j’espère le vôtre et la détermination à réaliser cette œuvre de mémoire tant attendue, je vous prie d’agréer, Monsieur le Maire, toute ma considération.

Karfa Sira Diallo

Post Scriptum: Nous vous invitons, par ailleurs, aux différents évènements que nous organisons dans votre ville :

Vendredi 7 aout à 18h30 – Conférence « Les enjeux de la mémoire de l’esclavage au Havre» par Karfa Sira Diallo, fondateur-directeur de Mémoires & Partages
Hotel des Gens de Mer, 44 Rue Voltaire, 76600 Le Havre
Ouverte à tous – Dans la limite des places disponibles

Samedi 8 aout à 17h – Assemblée Générale d’installation de l’association Mémoires & Partages – Havre
Hotel des Gens de Mer, 44 Rue Voltaire, 76600 Le Havre
Sur inscription préalable

Dimanche 9 aout à 11h – Visite-Guidée « Sur les traces de l’esclavage au Havre»
Inscription obligatoire à memoires.partages@gmail.com

http://memoiresetpartages.com/au-havre-pour-partager-les-enjeux-de-la-memoire-de-lesclavage-et-du-racisme-7-9-aout/

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