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Billet de blog 4 sept. 2019

Pour une écologie décoloniale dans la lutte contre le changement climatique

Alors que la 5e édition du festival Climax s’ouvre dans une actualité marquée par les menaces sur l’Amazonie, il urge de réfléchir à une perspective décoloniale dans le combat écologique. Défendre l’environnement ne peut se concevoir sans une critique des inégalités historiques liées à la colonisation.

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Si l’on cherchait la justesse du festival Climax de Bordeaux, il suffirait d’en lire la thématique et la programmation prémonitoires : « L’Amazonie ou le déracinement du monde ».

Créée par l’écosystème Darwin qui a reconverti avec respect et innovation une ancienne caserne militaire sur la rive droite de Bordeaux, ce festival rentre maintenant dans la liste des grands événements nationaux fondateurs d’une nouvelle humanité.

En plaçant sa programmation dans le territoire où la colonisation occidentale a été la plus brutale et la plus durable, Climax 2019 met en branle des forces de vie contre les programmes de mort que l’actualité nous impose.

C’est au Brésil, en effet, où l’esclavage colonial occidental a été le plus massif et le plus durable. C’est ici où le productivisme et l’extractivisme, moteurs du capitalisme européen, ont conduit aux plus dramatiques massacres des peuples amérindiens et des peuples africains. C’est ici aussi que le racisme à prétention scientifique a assigné à certaines populations des statuts et des territoires d’exclusion.

Cette Amazonie, terrain de chasse des puissances coloniales depuis l’invasion de l’Amérique, nous impose, donc, non seulement une réflexion mais des actions écologiques qui prennent conscience et position sur la remise en cause des inégalités et injustices héritées de la constitution coloniale du monde.

La protection des forêts, de l’Amazonie aux forêts africaines en passant par la Sibérie, si elle est une condition de la stabilité climatique, ne peut s’affranchir des combats pour la liberté et donc de la défense des droits des peuples autochtones contre la déforestation et l’extractivisme.

Et pour penser l’écologie à partir de la pensée coloniale, il y a maintenant le philosophe antillais Malcolm Ferdinand pour qui « l’écologie décoloniale associe la préservation des équilibres écosystémiques de la Terre à la remise en cause des inégalités et injustices héritées de la constitution coloniale du monde. »

Un véritable tournant théorique qui veut penser la nature en relation avec l’histoire et les quêtes de justice. Pour Malcolm Ferdinand, que l’expérience martiniquaise a informée du désastre de l’esclavage et du colonialisme sur la nature et l’environnement, il n’y a pas d’environnement sans politique, sans remise en cause des inégalités sociales et des injustices politiques.

L’écologie sans l’histoire et les droits humains est une impasse. On sent que quelque chose n’est pas encore dit. Si l’écologie est perçue comme un nouveau universel de domination, par une sorte d’opération de blanchiment et de neutralisation des nœuds issus des violences coloniales, ce sera par défaut d’une réinterprétation des lieux, des espaces et des peuples soumis au désastre environnemental.

Si ce mouvement d’idées veut retrouver son magistère éthique, il ne peut éviter la question coloniale dont la scène fondatrice, l’Habitation esclavagiste, est la matrice du capitalisme et de ses aléas sur la nature. C’est en effet, ici d’abord, dans la Plantation américaine, que l’idéologie capitaliste, recouverte de ses symboles de dominations religieuses, racialistes, civilisationnelles et sexistes, a instruit le monde de sa détermination criminelle.

C’est donc parmi ces peuples que le combat écologique peut trouver les alliés les plus décisifs, à l’exemple du cacique Raoni Metuktire, invité exceptionnel du Climax2019, et preuve vivante que les peuples racisés et colonisés se préoccupent d’écologie mais d’une écologie qu’ils prennent bien soin de ne pas séparer de l’histoire et des quêtes de justice. Ce sont eux les premiers à avoir perdus le contrôle de leurs terres, de leurs histoires et de leurs mémoires. Ce sont aussi les premiers à réclamer, en vain, la réparation des écosystèmes millénaires.

Le « Tout-Monde » dont nous héritons est celui où l’institution de l’esclavage d’autres hommes, celui des Amérindiens d’abord et des Africains par la suite, a jeté les bases de la mise en esclavage des autres Vivants de la terre, des végétaux aux animaux en passant les ressources naturelles.

En leur déniant le monde, tout autant qu’une place sur la terre, en opérant, parmi eux et entre eux, une division de l’humanité, entre les vies qui comptent et les vies qui ne comptent pas, l’idéologie coloniale et capitalistique marchandise ces peuples avec l’intention de les couper du contexte socio-politique et donc de l’histoire. En faisant donc de la question coloniale au mieux une annexe au pire une question dépassée.

C’est le piège dans lequel nous devons éviter de tomber. Les modalités démocratiques du combat écologique ne peuvent se passer des inégalités et des relations existantes avant le changement climatique.

Les expériences de domination, de discrimination et d’exclusion sont nécessaires pour une réappropriation du combat écologique et un « faire-monde » indispensable.

Karfa Sira DIALLO

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