C'est pour quand la Fondation des mémoires des esclavages? - Karfa Sira DIALLO

Annoncée pour cette année, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage tarde à accoucher. Déposés devant le Conseil d’Etat à la fin du mois d’Avril, les statuts n’ont toujours pas été validés. Ce difficile accouchement témoigne des contradictions à l’œuvre dans une volonté gouvernementale balbutiante qu’il convient néanmoins d’interroger. Notamment dans son intitulé et son titre.

Annoncée pour cette année, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage tarde à accoucher.  Déposés devant le Conseil d’Etat à la fin du mois d’Avril, les statuts n’ont toujours pas été validés. Ce difficile accouchement témoigne des contradictions à l’œuvre dans une volonté gouvernementale balbutiante qu’il convient néanmoins d’interroger. Et d'abord dans son intitulé et son titre.

En effet, le singulier qui conjugue le titre de cette fondation semble aujourd'hui dépassé par l'émergence d'autres mémoires, d'autres esclavages et la nécessité d'une approche globale d'un phénomène au long cours. Conjuguer au singulier pourrait signifier que l'on réduit un phénomène d'une complexité incroyable dans un temps et un espace occidental insuffisamment signifiants de l'ampleur et de la persistance des phénomènes d'exploitation de l'homme par l'homme.

En effet, en Afrique, en Europe, en Amérique, en Asie, c'est une classe dirigeante reliée et connectée qui contrôle le commerce et le pouvoir et cherche à s'enrichir par tous les moyens. C'est ainsi que les esclavages qui ont façonné la mondialisation que nous vivons recouvrent des réalités extraordinairement plurielles, protéiformes avec des conséquences multiples. Il n'y a pas dans l'histoire contemporaine un phénomène qui ait été aussi transfrontalier, transaltlantique, transnationale, transocéanique et d'une ampleur si considérable, dans le temps et dans l'espace, avec les déplacements de populations, les peuples nouveaux et de nouveaux imaginaires que le droit ou la religion sont venus justifier et dont nous héritons par les racismes et les discriminations que subissent les populations afrodescendantes.

La diversité des situations d'esclavage et leurs conséquences dans la déstructuration des sociétés, alors qu'elles rentrent progressivement dans le domaine public notamment par les recherches universitaires et les productions audiovisuelles, semblent ainsi ignorées par ce projet de fondation qui risque de s'enfermer dans un no man's land politique et social.

Annoncée par l’ancien président François Hollande et en voie de réalisation par le président Macron, cette fondation survient dix-huit années après le vote de la loi Taubira qui a déclaré la traite des noirs et l’esclavage crimes contre l’humanité et douze ans après la création d’une journée nationale de commémoration.

S’il faut regretter qu’il ait fallu attendre si longtemps pour édifier une véritable « structure d’hospitalité », comme l’appelait de ses vœux, dès 2000, l’écrivain Patrick Chamoiseau et qu’une initiative dont, avec Françoise Vergés et Roni Brauman, il fut le parrain en 2006, la Fondation européenne du Mémorial de la traite des noirs, n’ait pas été soutenue, il n’en reste pas moins nécessaire d’avoir une vigilance et une tendresse particulières pour cette nouvelle initiative en voie d’être portée sur les fonts baptismaux.

Il est, au préalable, indéniable que la Fondation pour la mémoire de l’esclavage bénéficie d’une légitimité incontestable renforcée par deux personnalités, véritables locomotives mémorielles des mémoires des esclavages en France.

Il faut d’abord citer l’ancien premier ministre Jean-Marc Ayrault. Ancien maire de Nantes, il a soutenu et alimenté, depuis la fin des années 80, les évolutions législatives, politiques et culturelles de devoir de mémoire sur l’esclavage en France en assumant et, partageant l’histoire particulière de sa ville, premier port négrier. Cet investissement est d’autant plus important que la mémoire de l’esclavage en Europe, c’est d’abord et avant tout l’histoire des ports et grandes villes sur l’Atlantique. « Elle visera aussi à célébrer la manière dont notre pays a été transformé par le métissage qui en a découlé en examinant l'héritage positif qu'a constitué l'émergence d'une culture créole vivace irriguant tous les pans de la création littéraire, picturale, musicale... et ce, jusqu'en métropole », présente Jean-Marc Ayrault, qui sera son premier président.

Christiane Taubira, ancienne garde des sceaux, continue, quant à elle, de marquer de son empreinte la conscience et le combat contre l’oubli. Les batailles homériques qu’elle a dû mener pour porter et faire triompher les engagements de la société civile au sein de la représentation nationale sont indéniables et, malheureusement, encore insuffisamment reconnues. J’ai en mémoire, sa dignité, lors de cette journée mémorable du 10 mai 2009, où la commémoration nationale se tenant à Bordeaux, sous l’égide de Michèle Alliot-Marie et Alain Juppé, elle ne fut invitée que pour être ignorée. Grande fut notre impuissance et notre colère !

Mais, venons-en au fait !

Pourquoi une Fondation pour la mémoire de l’esclavage en France ?

En choisissant de se racornir sur l'espace et le temps colonial occidental, cette mémoire ne risque t'elle pas l'exclusion et l'exclusivité. Et finalement, un tête à tête contre-productif?

Comment parler d'une telle histoire, d'un sens à donner à ce crime contre l’humanité, alors que des millions d'hommes dans le passé ou dans le présent en ont été exclus, qu'ils ont vécu et sont morts, captifs, sans que leur vie et leur mort, à eux, aient un sens?

Comment relier cette histoire française à la naissance simultanée du capitalisme et du colonialisme qui ont nié et détruit les autres cultures, broyé et brisé des vies ?

Comment rendre moins inflammable une histoire qui continue d’alimenter des mémoires vengeresses, méprisantes ou ignorantes à l’instar d’une jeunesse française souvent partagée ?

Quelles articulations dialectiques établir entre la solitude des chercheurs et l’activisme des militants ?

Comment relier l’histoire occidentale de l’esclavage des noirs à celle orientale, arabo-musulmane et subsaharienne ?

Comment réconcilier et faire dialoguer les mémoires concurrentes et opposées de la traite et de l’esclavage des noirs ?

Quelles relations entretenir entre et avec les territoires où cette histoire a installé des inégalités et des injustices qui nourrissent de légitimes colères ?

Comment parler à l’Afrique de cette histoire qu’elle a subie et continue d’ignorer, prise dans les urgences sociales mais aussi dans le déni du système monstrueux qu’elle a enfanté ?

Comment extirper de ce chaos ces « armes miraculeuses » avec lesquelles Aimé Césaire souhaitait ensemencer la paix, le dialogue et la démocratie ?

Ce n'est donc, évidemment pas, par rancune qu'il faut agir mais par besoin de compréhension, de déconstruction, de dialogue et de dépassement. Nul ne peut se décharger de sa responsabilité. C'est d'un élargissement de la conscience de cette histoire qu'il faut appeler. Un authentique dialogue des civilisations et des mémoires issues de ce crime, qui n'est possible que si l'on considère que cette histoire n’est pas une tragédie qui nous est extérieure. Mais un système fait par des hommes et défait par d’autres.

Grâce à ce dialogue espéré, des dimensions perdues de cette histoire renaîtront, des mémoires jadis closes écloreront et des ressources que l'on croyait englouties se révéleront. Par ce travail de mémoire, il s'agit de lutter contre la déchéance prématurée d'êtres jeunes, de cultures émergentes et de mémoires créatrices.

La Fondation pour la mémoire de l’esclavage peut contribuer à créer les conditions psychologiques, sociales, politiques et culturelles nécessaires pour que chaque jeune résidant en France puisse s’épanouir pleinement dans la conscience des ombres et des lumières par lesquelles les Afrodescendants ont transformés le monde. Pour autant, qu'elle ne craigne pas son objet, qu'elle la respecte et qu'elle soit fidèle à la mission de toute institution humaine: éclairer le chemin des hommes et des femmes.

Karfa Sira Diallo

Fondateur-Directeur de Mémoires & Partages

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