Comment rendre éthique le patrimoine lié à l’esclavage de La Rochelle ?

Le Journal Sud-Ouest @SO_LaRochelle a annoncé, dans son édition d’hier, le lancement d’une nouvelle visite-guidée sur la mémoire de la traite des noirs et de l’esclavage. A une semaine des Journées du patrimoine, cette initiative actualise le travail de mémoire sur un crime contre l’humanité qui a aussi fait la fortune du grand port de la Charente.

 

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Après Nantes, le port de La Rochelle arrive presque à égalité de Bordeaux sur le nombre de navires qui ont fait le commerce triangulaire. En effet, selon l’historien Jean-Michel Deveau, auteur de « La Traite Rochelaise Karthala, 2009 », pas loin de 427 navires Rochelais (plus une vingtaine de Rochefort) ont déporté environ 130 000 captifs Africains vers les colonies françaises d’Amérique.

Il faut dire que les armateurs Rochelais sont les premiers à se lancer dans les expéditions négrières pour pourvoir en main d’œuvre gratuite les colonies françaises d’Amérique.

Les historiens s’accordent pour dater de 1594 le premier navire qui cingle vers l’Afrique. L’Espérance quitte les rives de la Charente et s’en va acheter des captifs Africains à des chefs du Cap Lopez, le long des côtes de l’actuel Gabon, pour les conduire au Brésil.

La précocité négrière de la ville se comprend aisément si l’on sait que dans la colonisation de la Nouvelle-France, propriété française en Amérique regroupant l’Acadie, le Canada et la Louisiane, La Rochelle va dominer les ports de la façade Atlantique française dans la conquête des ressources, la colonisation et l’approvisionnement.

Après la domination basque du 15e siècle, c’est donc La Rochelle qui prend la tête du commerce colonial français avec l’Amérique, dès le milieu du 16e siècle. Actif et très prospère port, La Rochelle maximise ses profits avec les sels, vins et blés exportés, mais aussi la traite des fourrures, la pêche à Terre-Neuve, la redistribution des morues salées, le sucre, les cuirs et les bois précieux des Caraïbes ou du Brésil.

Déstabilisée par les guerres de religion et la répression du pouvoir royal, La Rochelle verra sa prééminence menacée par les autres ports dont Bordeaux et devra s’engager vers l’Afrique et les Antilles pour faire face. Au 17e siècle, elle s’engage résolument dans la traite des noirs, la colonisation et l’esclavage dans les possessions françaises en Amérique, allant jusqu’à damer le pion à Nantes et Bordeaux à certaines périodes.

Port d’émigration d’abord, porte de l’Atlantique et du commerce colonial ensuite, La Rochelle renoue avec la prospérité grâce aux captifs africains dont l’achat, la vente et l’exploitation notamment à Saint-Domingue mobilise toute la région.

C’est ainsi qu’autour du port, petits commerçants, tonneliers, voiliers, cordiers s’associent avec les avocats, les notaires, les assureurs, les officiers, les armateurs et les négociants pour produire navires, marchandises et actes juridiques indispensables à ces expéditions au long cours (un navire négrier mettait presque un an à revenir en métropole) dans l’indifférence totale du crime de masse qui les faisait vivre.

C’est donc tout naturellement que les traces et vestiges de cette prospérité fourmillent…pour qui sait et veut voir.

Dans cette cité Charentaise, qui progresse sur le chemin d’un devoir de mémoire envers ce crime contre l’humanité dont les conséquences actuelles exigent de la responsabilité mais surtout de la vulgarisation, cette nouvelle visite-guidée participe à l’éducation populaire à la mémoire partagée.

Intervenant à La Rochelle depuis quinze ans, autour de « la signalétique urbaine héritée de l’histoire de l’esclavage mais aussi sur des actions pédagogiques et culturelles telles l’exposition Frères d’Ame, héritages croisés de la Grande Guerre,  accueilli aux Cloitre des Dames Blanches en 2016, en compagnie de l’exposition de Lilian Thuram « Mes étoiles noires », l’association internationale Mémoires & Partages poursuit son travail sur le patrimoine issu de l’histoire de l’esclavage colonial.

Inventeurs des visites-guidées sur l’esclavage colonial français, depuis 2012, et acteurs du travail de mémoire en France et en Afrique, les animateurs de Mémoires & Partages invitent « à la première visite-guidée, de la société civile, sur les histoires et les impacts architecturaux, économiques et sociaux des traites des noirs et des esclavages à La Rochelle. »

A Bordeaux, labellisées par l’Office de tourisme, les visites de Mémoires & Partages, sont constituées de  quatre parcours qui permettent au grand public, aux associations et à de nombreux établissements scolaires de s’imprégner des traces tout autant que des leçons de la traite des noirs et de l’esclavage.

La ville de La Rochelle a, depuis plusieurs années, engagé un sérieux travail de mémoire dans les institutions culturelles et sur l’espace public.

La région Nouvelle-Aquitaine, plus grande région française, par son ouverture sur l’Atlantique, a la responsabilité d’œuvrer par des solutions innovantes du devoir de mémoire sur l’esclavage colonial occidental.

Cette nouvelle visite-guidée se veut une contribution à l’animation culturelle de la ville et un accompagnement de la dynamique mémorielle existante.

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