Bordeaux doit édifier un Mémorial contre l’esclavage - Lettre au Maire

Alors que les déclarations de Christine Angot enflamment les consciences, que Frantz Fanon s'est vu refuser une ruelle à Bordeaux et qu'un "cartel pédagogique" du musée d'aquitaine est qualifié de "révisionniste" par un collectif d'écrivains, il urge d'édifier un espace spécifique de mise en perspective de l'actualité des crimes contre l'humanité que furent la traite des noirs et l'esclavage.

Marche aux flambeaux, 10 mai 2018 © Mémoires & Partages Marche aux flambeaux, 10 mai 2018 © Mémoires & Partages
Monsieur le Maire,

Le 10 mai 2019, la première sortie internationale, après votre élection en remplacement d’Alain Juppé, avait pour théâtre la mémoire d’un crime contre l’humanité et le tableau avait de l’allure. Beaucoup crurent alors que Bordeaux se réconciliait définitivement avec les valeurs humanistes de notre République. Aujourd’hui, cet espoir est brisé.

Treize ans après la première et discrète action de reconnaissance publique de la ville, vous inauguriez, ce vendredi-là, une statue de l’esclave Modeste Testas sur les quais de Bordeaux. Quelque chose, pourtant, aurait dû vous alerter. Le geste était certes solennel mais amputé et comme inachevé. Il y avait déjà comme une mise à distance de cette mémoire. Un acte manqué !

En effet, presque un mois après cette statue reste innommée. Les milliers de touristes qui se promènent sur ces quais ignorent toujours le sens et les vertus de cette femme noire drapée de son linceul noir et abandonnée là comme un objet encombrant dont on se débarrasse comme on peut.

Les Français et Bordelais que nous sommes avons le sentiment que vous ne nous comprenez pas. Que nos combats contre le racisme, notre aspiration à l’égalité et à la réconciliation heurtent indéfiniment le mur d’un mépris que des siècles d’oppression ont installé dans le tréfonds de la conscience collective.

Soyons juste : ce n’est pas seulement de votre faute, loin s’en faut.

Nous touchons les limites d’une gouvernance mémorielle et d’un système basé sur la sous-estimation de l’impact de l’esclavage dans la prospérité du premier port colonial : discrète plaque sur les quais (2006) ; inauguration de salles du musée d’Aquitaine (2009) qui ont fini d’agacer par leur pleurnicherie, leur « tartufferie langagière », leurs cartels « aux relents révisionnistes » et leur absence de perspective politique; prolongation de l’historicité coloniale par l’auto-protection et la cooptation de personnes non qualifiées dans les instances et l’exclusion des militants victimes de ragots indignes; l’absence de débat contradictoire et de représentativité démocratique ; et le refus de reconnaissance de la colonisation comme crime contre l’humanité manifestée par la récusation récente de l’honneur dû à Frantz Fanon.

Ce système s’écroule, cependant, miné par l’effondrement du dogme qui l’avait érigé : si ce n’est l’absolution au moins la minoration de la responsabilité française dans le crime contre l’humanité que furent la traite des noirs et l’esclavage colonial occidental.

Ainsi la mémoire et l’histoire de l’esclavage, dans le premier port colonial français, manquent leur objet, non pas que leur historicité échappe, mais en raison d’une gouvernance qui répond à une opération de blanchiment de la bourgeoise commanditaire et exécutrice de ce crime contre l’humanité.

Alors que les acteurs mémoriels de la société civile évoluent, et expérimentent des stratégies d’éducation, de diffusion et de partage, notamment dans un dialogue inédit avec des descendants d’armateurs, l’hostilité de l’élite politique et universitaire prospère dans un entre-soi contre-productif et désastreux dans l’opinion nationale et internationale.

Ainsi persiste pour nombre de visiteurs l’impression d’une incapacité à se retrouver dans les actes mémoriels posés par la ville de Bordeaux. Entre le cynisme, la médiocrité intellectuelle – ou simplement la grande bêtise, se profile une impossibilité. L’incapacité à sortir de son histoire, à dire le profit incontournable que Bordeaux a tiré de ce commerce des hommes et à relater la place et le sort réel des africains et de leurs descendants, hier et aujourd’hui, ici et là-bas. Une incapacité qui ne travaille ni à extirper les discriminations, ni à éduquer contre le racisme, ni à réconcilier les Français.

Ces « actes manqués » répétés dans la gestion mémorielle sont plus que des maladresses. Soyez persuadé qu’ils sont vécus comme des agressions qui nourrissent quotidiennement une violence psychologique que de nombreux bordelais, de toutes couleurs et origines, subissent.

Monsieur le Maire,

Il est temps de sortir de cette gestion mémorielle catastrophique de la mémoire de l’esclavage à Bordeaux. 171 ans après l’abolition de l’esclavage, il est temps de revenir au projet d’un véritable lieu de mémoire de l’esclavage et de la traite des noirs à Bordeaux.

Un lieu pour tous. Non pas personnifié à travers des figures, aussi prestigieuses et symboliques soient t’elles que Toussaint Louverture ou Modeste Testas. Mais un lieu où les 15 millions d’africains peuvent retrouver vie à travers la transmission des pulsions de mort tout autant que des forces de vie qui les ont travaillés. Un lieu de recueillement. Une structure d’hospitalité tournée vers l’avenir.

Le Mémorial de la traite des noirs, projet que nous avons défendu dans les années 2000, reste l’horizon indépassable pour un travail sérieux sur la mémoire de l’esclavage à Bordeaux. Un lieu dédié à cette histoire. Une œuvre architecturale, culturelle et politique d’une grande force.

Cette idée est fondamentale. C’est une façon de réparer la mémoire bordelaise. Ce lieu, véritable édifice de relations portant notre souvenir et notre vigilance, nous permettra de partager cette mémoire. Dans un rapport dynamique et dialogique, historiens, acteurs politiques, artistes et société civile, selon leurs connaissances et légitimités, pourront en dessiner les contours de fond et de forme dans le respect du débat contradictoire et démocratique.

C’est l’engagement que nous espérons de vous et de tous ceux qui veulent restaurer la mémoire bordelaise et, au-delà, ceux qui œuvrent à sortir des silences et dénis, à repousser les digues du racisme et à réaliser une société d’égalité et de fraternité vraies.

En espérant que ce courrier vienne nourrir l’intérêt que je sais le vôtre et la détermination à réaliser cette œuvre tant attendue, je vous prie d’agréer, Monsieur le Maire, mon grand respect et ma disponibilité à travailler avec vous à la réalisation de ce Mémorial de la traite des noirs à Bordeaux.

Bien cordialement

Karfa Sira Diallo

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