Pourquoi « une affranchie » ne peut représenter la mémoire de l’esclavage ?

La jeune Africaine Al Pouessi a-t-elle vraiment été « libérée » par le Bordelais Testas ? A l’occasion de la journée de l’UNESCO du 23 août qui célèbre Le Serment du Bois-Caïman qui donnera naissance à Haïti, la première République Noire, analyse du dernier né de la politique mémorielle bordelaise.

23 aout, journée UNESCO, Révolution Haitienne 23 aout, journée UNESCO, Révolution Haitienne
« Affranchie » en 1795, quatre ans après la révolution haïtienne du 23 aout 1791, sous le nom de baptême de Modeste Testas, Al Pouessi devrait « reconnaissance et fidélité » à ceux qui l’ont mis en esclavage pendant dix-sept ans ?

La mémoire sélective de Bordeaux n'est pas d’invention récente. De l’esclavage à la Shoah, d’un crime contre l’humanité à un génocide, de Modeste Testas à Maurice Papon, ceux qui dirigent la ville se sont toujours arrangés pour rendre sa mémoire la plus floue possible en en sélectionnant soigneusement le récit.

Bousculée par les engagements associatifs, agissant à contre-cœur ou donnant l’impression qu’il y aurait un enjeu politique derrière cette question, la ville de Bordeaux vient d’en donner l’illustration avec l’inauguration sur ses quais d’une statue dont le symbole reflète une vision biaisée de l’histoire de l’esclavage.

L’oligarchie bordelaise, dont on sait depuis l’ouvrage d’Eric Saugera (in « Bordeaux port négrier », 1995, Karthala), qu’elle n’a pas fait sa fortune qu’avec la traite des noirs, Bordeaux ayant plus vécu de l’esclavage, continue de déployer la même recette, « à l’étouffée », qui consiste à « blanchir » non seulement l’historiographie de la ville mais aussi les rares politiques publiques qu’elle fait mine de réaliser.

Une vieille recette qui s’est appuyée sur la « lâcheté des universitaires bordelais » dont « le risque notabiliaire » est, selon l’historien Hubert Bonin (in Les Tabous de Bordeaux, 2010, Le Festin), responsable de l’évitement des sujets qui fâchent au sein des enseignants qui avaient « tant de thèmes d’études qui s’offraient (vin, bateaux, Caraïbes, culture et arts, etc) que l’on n’avait pas besoin de la traite des noirs pour nourrir des cas d’étude ».

La légèreté et le sans-gêne, certains diront « l’ironie à la Montesquieu », avec lesquels cet historien ayant pignon sur rue compare la mémoire d’un crime contre l’humanité avec des activités aussi banales que commerciales et justifie le silence voire la complicité de ses collègues avec la mémoire autorisée du roman officiel des origines de Bordeaux, renforcent le sentiment de solitude que les observateurs et les militants peuvent ressentir.

Mais revenons à Al Pouessi (nous avons choisi de lui conserver son nom africain !)

Sur le site web de la ville, c’est sous la plume d’une militante de la Licra, Carole Lemee, étonnamment membre de la 2eme commission municipale de réflexion sur la traite négrière et l'esclavage de la ville de Bordeaux, que nous sont donnés quelques éléments biographiques relatifs à cette captive Africaine dont la statue en bronze orne les quais de Bordeaux depuis le 10 mai dernier.

Dirigée par l’adjoint au maire de Bordeaux Marik Fetouh, cette commission, dont l’indépendance et l’engagement sur la question restent à juste raison suspects pour nombre d'observateurs, composée du sociologue Yohann Lopez qui est récompensé en cours de route comme « chargé de mission » de la Ville, de l’universitaire parisienne Myriam Cottias, l’ancien directeur du musée d’Aquitaine François Hubert et de René Otayek président de l’IDAF, témoigne du mépris dans lequel la ville de Bordeaux tient les acteurs de la mémoire de l’esclavage. Aucun Afrodescendant ne s’y trouve !

Mais passons !

D’Afrique orientale aux Caraïbes en passant par l’Afrique de l’Ouest, c’est à 16 ans, en 1778, qu’Al Pouessi a atterri dans l’Habitation Jérémie que dirige le bordelais François Testas. Rappelons que l’Ile de Saint-Domingue est à l’époque « La perle des Antilles », la colonie la plus riche d’Amérique, peuplée de 400 000 captifs et 30 000 colons dont 40% sont des bordelais. C’est dans l’horreur de la plantation esclavagiste, véritable camp de concentration et d’extermination, que le Bordelais « …la fait baptiser Marthe Adélaïde Modeste... Elle reçoit le nom de la maison à laquelle elle est attachée, Testas. Al Pouessi devenue Modeste Testas fut l'esclave de François Testas avec qui elle a eu plusieurs enfants. »

Et le rapport de la commission municipale de préciser que « La transmission familiale dit qu'il se serait bien comporté avec elle. » (Sic !)

Qu'en des termes feutrés ces choses-là sont dites.

Un crime contre l’humanité, au sadisme incommensurable, pendant quatre siècles, dans l’univers clos d’une Habitation, pourrait donc être rapporté ainsi dans un document de politique publique mémorielle ?

Comment, une « affranchie » en 1795 à Philadelphie, quatre ans après la Révolution Haïtienne qui sonnera le glas du système esclavagiste, peut-elle représenter la mémoire de l’esclavage colonial ?

On supposerait donc que l’affranchissement des captifs africains était le fondement du projet colonial, criminel et capitaliste qui a fait la fortune de Bordeaux ?

On devrait ainsi assister à cette sorte d’autoglorification de Bordelais, « généreux bienfaiteurs » de ces femmes qu’ils ont libéré après des siècles de viols et de maltraitance dans la moiteur des camps de concentration que furent les Habitations ?

Un des amis Haïtiens de Bordeaux, interrogé sur le sens de cette politique et sollicité pour une action citoyenne, d’enfoncer le clou :

« J'ai décidé d'ignorer cette statue. La communauté Haïtienne a été mise de côté et exclue du choix. Nous avons des personnes qui ont résisté, combattu et mis en échec le système esclavagiste. C'est à eux que nous voulons rendre hommage…. Il me vient une réflexion concernant cette statue. Je suis persuadé qu'un jour on se battra pour la faire enlever, un peu comme ces noms d'anciens esclavagistes qu'on veut débaptiser. On est en train de réécrire l'histoire. Cette dame est une rescapée du système esclavagiste dont le rôle était de broyer les femmes et les hommes d'Afrique...Ce n'est pas le message qui est délivré. »

Soyons juste : ce n’est pas seulement de la faute de cette commission et de cette nouvelle mandature municipale, loin s’en faut.

Nous touchons les limites d’une gouvernance mémorielle et d’un système basé sur la sous-estimation de l’impact de l’esclavage dans la prospérité du premier port colonial :

Ainsi persiste pour nombre de citoyens l’impression d’une incapacité à se retrouver dans les actes mémoriels posés par la ville de Bordeaux. L’impossibilité à sortir de son histoire, à dire le profit incontournable que Bordeaux a tiré de ce commerce des hommes et à relater la place et le sort réel des africains et de leurs descendants, hier et aujourd’hui, ici et là-bas. Une incapacité qui ne travaille ni à extirper les discriminations, ni à éduquer contre le racisme, ni à réconcilier les Français entre eux-mêmes et avec le monde.

Ces « actes manqués » répétés dans la gestion mémorielle de la ville de Bordeaux sont plus que des maladresses. Ils sont vécus comme des agressions qui nourrissent quotidiennement une violence psychologique que de nombreux bordelais, de toutes couleurs et origines, subissent.

Karfa Sira DIALLO

 

 

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