Pourquoi le dircab d’Alain Juppé dit vouloir « l’oubli » de l’esclavage des noirs ?

Faire d’ « un descendant d’esclave », un « tueur des Chartrons » et déclarer préférer « l’oubli » de la traite des noirs, Ludovic Martinez, directeur de cabinet de la mairie de Bordeaux depuis 2007, s'attaque à la mémoire d’un crime contre l’humanité que la loi Taubira a sanctionné en 2001.

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Faire d’ « un descendant d’esclave », un « tueur des Chartrons » et déclarer préférer « l’oubli » de la traite des noirs, Ludovic Martinez, directeur de cabinet de la mairie de Bordeaux depuis 2007, s'attaque à la mémoire d’un crime contre l’humanité que la loi Taubira a sanctionné en 2001.

Le roman policier coécrit par le directeur de cabinet du maire de Bordeaux, et qui a pour trame la mémoire de la traite négrière à Bordeaux, est d’un goût plus que douteux quant au choix de sa thématique. Cependant, son avis politique sur ce même sujet, exprimé publiquement en interview dans le Journal Sud-Ouest, est lui encore plus scandaleux et éclaire sur le message à retenir du livre.

Il explique peut-être aussi une partie du long et persistant blocage de la ville par rapport au travail de mémoire sur cette question.

En choisissant pour le rôle du tueur un descendant d’esclave revanchard envers les familles d’armateurs négriers, Ludovic Martinez montre à quel point il considère le sujet uniquement comme un thème de roman policier, lui qui se targue « d’aimer ces histoires avec de vieilles haines qui ressurgissent » et qui peuvent « traverser les siècles ».

Pour lui cette mémoire de l’esclavage à Bordeaux est tout juste un débat qui aurait d’un côté les « partisans de la repentance » comme il le dit lui-même, alors que de son côté il est ouvertement « pour l’oubli » ( Article joint, Journal Sud-Ouest du 27 avril 2018).

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Oui nous ne rêvons pas, le directeur de cabinet du premier port colonial français et deuxième port négrier, non seulement n’est pas capable de comprendre la nécessité d’un travail de mémoire sur l’esclavage mais ensuite demande l’oubli des 150 000 africains déportés par les armateurs bordelais et des centaines de milliers de captifs mis en esclavage par les bordelais pendant au moins deux siècles.

Mais, s’il est un partisan « de l’oubli », qui se permettra alors de choisir les histoires à retenir et celles qui relèvent de la « repentance » ?

Maurice Papon, Préfet de police à Bordeaux pendant la seconde guerre mondiale, on oublie ? Les rafles de Juifs au Fort du Hâ, on oublie ? La Collaboration du maire de Bordeaux de l’époque, on oublie ?

Quel incroyable manque de respect pour les millions de victimes ? Quel manque de bon sens pour l’éducation au vivre-ensemble des générations futures grâce au travail de mémoire, qui est ainsi dénigré publiquement !

Qui plus est son livre est particulièrement mal documenté sur le sujet de la traite négrière et sort les traditionnels poncifs et légendes urbaines qui datent de plusieurs dizaines d’années. On y trouve des approximations, des imprécisions, voire des contre-vérités, très éloignées des dernières recherches historiques.

Pendant plus d’un an, rongeant la colère déclenchée par ces propos et guettant une explication de ce propos, des messages lui sont adressés de vive voix, par mail et messenger, sans qu’en aucun cas il ne daigne s’expliquer sur ses propos.

Et, c’est par une vidéo de 30 mn (jointe), diffusée par la libraire Mollat qui a podcastée la conférence de présentation des deux co-auteurs, qu’arrive le coup de massue.

Ludovic Martinez est là, devant toute la majorité municipale, dont son « patron » Alain Juppé, dans un entre-soi ridicule et obscène, où abusant de flagornerie, pérorant pour vendre son livre dont on peut être sûr que tout le monde connaît le thème (même s'il ne le dit pas dans la conférence).

En venant assister à sa conférence pour vendre son histoire obscène déformée sur la traite négrière, tout juste bonne à être une haine ancestrale, cela donnait l'impression d’une sorte de confrérie de tacite complicité. On pouvait presque entendre les dialogues inconscients : "Sortez les petits fours, un des nôtres a sorti un livre pour dénigrer la mémoire de la traite négrière, on va lui faire plaisir en allant à sa conférence et on trinquera avec lui..."

Ludovic Martinez / Michel Gardère - Le tueur des Chartrons © librairie mollat

Ludovic Martinez  et son co-auteur, Michel Gardère, ont-ils pris la peine de lire l’ouvrage de référence sur ce sujet, à savoir Bordeaux port négrier d’Eric Saugéra ? On peut en douter de la part d’une personne pour qui le travail de mémoire n’est que « repentance », et que la mémoire est uniquement intéressante quand elle est rancune et haine, donc fondée sur la frustration. Beau message !

Le directeur de cabinet de la mairie de Bordeaux conclut, dans cette vidéo, par son admiration du concours de menterie de Moncrabeau, compétition dans laquelle s’affrontent des menteurs pour raconter, comme il le dit lui-même, des « histoires qui partent sur un brin de vérité et qui se terminent en mensonge ».

Était-il vraiment obligé de pratiquer la menterie sur un tel sujet, et pire encore, de combattre le travail de mémoire en prônant ouvertement l’oubli !

Karfa Sira DIALLO

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