Du sapin au béton : quand Bordeaux tangue sur la ligne verte

Dans un texte publié sur facebook, le fondateur de l'eco-système Darwin s'inquiète d'un possible alignement de la nouvelle municipalité sur les pratiques immobilières de l'ancienne majorité de droite.

 

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LE SAPIN QUI CACHE LA FORÊT…DE BÊTON !

Tribune de Philippe Barre

Ce n’est pas en se taisant qu’on participe à la vie démocratique, c’est en débattant, en exerçant son droit à la parole, à l’esprit critique, et surtout, en ne cédant ni à la peur, ni à l’autocensure.

Cette peur qui nous amène aujourd’hui, au niveau national comme local, à abaisser notre exigence démocratique, et peut nous amener vers le pire.

Les déclarations des autorités d’hier me semble aller dans le sens d’une société liberticide, où la répression prévaut sur l’émancipation et la responsabilité́ collective. Un monde où tout esprit critique est souvent mis au banc des accusés.

Ce processus régressif est inquiétant, c’est pourquoi, loin des débats stériles, il nous faut mesurer, avant qu’il ne soit trop tard, les dangers d’une anesthésie lente et continue de nos exigences démocratiques.

Force et de constater que jamais en temps de paix dans notre histoire récente, des mesures liberticides, hier encore impensables, n’ont été prises avec une telle facilité et acceptées sans que le débat ne se tienne.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

La participation aux dernières élections municipales est cruelle de vérité : avec près de 60% d’abstention, on peut dire que la vitalité du débat local est touchée et que cet affaiblissement de la démocratie directe entraine dans son sillage une crise profonde de nos institutions, et une distance toujours plus grande entre les citoyens et leurs représentants et ce n’est pas le pitoyable débat sur « Le Sapin » qui le contredira.

Dans ce contexte, l’infantilisation dont nous sommes toutes et tous l’objet depuis le début de la crise sanitaire met en lumière l’état calamiteux de notre citoyenneté et de notre participation à la vie collective.

C’est donc nous-mêmes qui sommes en cause et nous devons nous remettre en question, à la hauteur des enjeux d’aujourd’hui : comment peut-on vouloir porter collectivement des combats essentiels au niveau national ou international, (5G, pesticides, solidarité envers les plus vulnérables, lutte contre les discriminations, crise migratoire, dérèglement climatique…) alors que trop souvent on s’interdit localement toute critique ou interpellation directe, par peur de représailles directes des establishments locaux ?

Ce faisant, nous générons des pouvoirs risquant de n’obéir qu’aux lobbies, déconnectés du besoin de changement et d’adaptation dont notre société a cruellement besoin aujourd’hui.

C’est notamment pour défendre et nourrir ce besoin de débat démocratique local que je m’exprime ici, en écho aux récentes déclarations faites par la nouvelle équipe municipale au sujet du projet urbain bordelais, impliquant également notre écosystème à Darwin.

Et ce, même si beaucoup ont tenté de m’en décourager comme à l’accoutumé.

Tout au long de l’année ou à chaque rentrée avec Climax, Darwin s’ouvre à des luttes et des sujets plus globaux, qui dépassent largement notre territoire pour embrasser collectivement une certaine vision du monde aux côtés d’ONG, de grands penseurs et de citoyens engagés.

Cette ouverture, cette capacité à agir et rayonner aussi loin de Bordeaux, ne peut-être possible que parce-que nous nous appuyons sur notre camp de base, unique en son genre, à la fois contenant et contenu, aventure humaine, hybride et collective : Darwin, l’écosystème de la caserne Niel.

Après des années de lutte pour sauvegarder cette expérimentation hors normes, nous étions parvenus au printemps dernier à obtenir un accord politique qui visait à enfin préserver l’ensemble des parcelles associatives de Darwin dont l’aménageur de la ZAC Bastide Niel avait exigé l’expulsion au mépris de l’intérêt collectif créé ; accord qui faisait alors l’objet d’un large consensus auprès de la majorité des candidats à l’élection municipale, pouvant permettre enfin de mettre un terme à des années de crise.

L’accès aux responsabilités à Bordeaux et dans plusieurs villes de France par des élus écologistes nous a soulagé et donné l’espoir d’aborder les prochaines années avec un certain optimisme concernant les choix qui seraient faits pour notre ville.

Optimisme car l’alternance politique apportait un souffle neuf pour le territoire.

Optimisme car nous partagions avec Pierre Hurmic (alors candidat) le même constat : « les espaces naturels ont été trop bétonnés à Bordeaux, il faut désormais cesser d’ouvrir les friches à la promotion immobilière. »

Optimisme aussi, car il présentait Darwin comme « un ilot de résistance face au business immobilier qui symbolise la ville de demain, susceptible de conserver activités économiques et agriculture urbaine. »

J’ai voulu croire Pierre Hurmic quand, lors de sa campagne, il annonçait le « gel de tous les programmes immobiliers en cours » comme l’une de ses priorités, voulant imposer un « moratoire » sur les grandes opérations immobilières.

Mais le combat que nous menons depuis plus de 10 ans à Darwin m’a aussi amené à être prudent, notamment vis-à-vis des promesses électorales.

Nous savons que l’espoir et l’enthousiasme réjouis qui existent au moment de ce genre d’élections peut vite se transformer en de la naïveté et de l’angélisme béats qui annihilent souvent tout esprit critique et font perdre en lucidité. Pour parfois se réveiller avec un sentiment de gueule de bois.

Cette gueule de bois, je la redoutais.

En effet, depuis la nomination au poste d’adjoint à l’urbanisme résilient de Bernard-Louis Blanc, je ne pouvais qu’être inquiet de voir surgir l’ancien DG d’Aquitanis, alter-égo de Pascal Gérasimo de BMA au sein de la ZAC Bastide Niel, (ayant participé au saccage par le béton de cette partie de la Bastide), représenter le programme d’une liste dont je partageais pourtant initialement les valeurs.

La conférence de presse de rentrée de cette nouvelle équipe municipale semble malheureusement confirmer les craintes que j’avais concernant ce dernier.

Pour preuve, le changement de posture et de sémantique des discours avant et après l’élection est sidérant :

Le 12 juin, en conférence de presse, une semaine avant les élections, Pierre Hurmic présentait Darwin comme un « ilot de résistance face au business immobilier qui domine à Bordeaux », ajoutant même que « Darwin incarne davantage la ville de demain que Bordeaux Métropole Aménagement (BMA) car on ne peut pas bétonner la ville à l'infini. »

Deux mois plus tard, lors de sa conférence de presse de rentrée, Pierre Hurmic considère Darwin comme « un caillou dans la chaussure à Bastide Niel » et se dit rassuré du « rapport gagnant-gagnant avec le monde de la promotion immobilière » …

Et quand l’adjoint à l’urbanisme Bernard Blanc rajoute fièrement « partager, en particulier avec le monde de la promotion immobilière, très puissante, la préoccupation du changement climatique », et que « sur l’emprise de l’écosystème Darwin, nous avons apporté toutes les réponses techniques », nous nous étonnons de n’être ni consultés, ni tenu informés…

Si ce n’est par le journal Sud-Ouest, qui, dans son édition du 11 septembre, nous informe que ce dernier remettrait en cause l’intégrité de la vie associative de Darwin au mépris de l’accord obtenu sur ces parcelles avant les élections.

J’en tousse (derrière mon masque) !

Aujourd’hui, au lieu de choisir l’apaisement en faveur de la transition écologique en action, le nouvel adjoint à « l’urbanisme résilient » préfère-t-il l’incendie ?

Alors que l’urgence climatique appelle un véritable urbanisme résilient, on a l’impression de se retrouver dans la droite ligne de la récente tradition bordelaise d’un urbanisme négocié́ néo-libéral qui laisse le contrôle de la production urbaine aux promoteurs immobiliers, privilégiant la rentabilité́ avant tout, renonçant ainsi à une certaine vision de l’urbanisme, de l’architecture, du paysage, de l’écologie et de l’éthique, provoquant la flambée des prix de l’immobilier et la bétonisation de Bordeaux !

Le plus important dans l’urbanisme résilient, c’est de le faire plutôt que de le claironner !

Les 6 prochaines années seront-elles celles de la perpétuation de l’ordre établi en matière d’impunité immobilière comme c’est le cas depuis trop longtemps ? Ou alors les personnes sincèrement motivées et engagées, qui sont nombreuses au sein de la liste Bordeaux Respire, parviendront-elles à ramener la vision initiale de la campagne au cœur du projet urbain bordelais ?

Avec d’autres, j’appelle à sortir de cet esprit bétonneur obsolète en changeant notre perception du futur de nos villes, à travers une approche plus sensible, mais aussi plus responsable.

Comme ce que nous construisons et expérimentons à Darwin depuis déjà 10 ans, des alternatives pour cela essaiment partout sur le territoire bordelais comme métropolitain -dans le domaine du social, de l’enseignement, du culturel, de l’alimentaire, de l’entreprenariat engagé, de l’environnement- les initiatives ne manquent pas, il s’agit de s’appuyer dessus.

Nous demandons à ce que la puissance institutionnelle permette à ces archipels d’exister, pour qu’ils puissent influencer les imaginaires et la perception du monde que chacun d’entre nous développe.

Les expériences locales qui réinventent les réponses aux enjeux économiques, écologiques et démocratiques ont essaimé, parfois en complémentarité́, parfois à l’écart, parfois en résistance du système dominant.

Toujours minoritaires, ces alternatives à la mise en concurrence de tous contre tous, au consumérisme pollueur et à la passivité démocratique foisonnent.

À Bordeaux, cela prend la forme d’un réseau de lieux collectifs, de nœuds solidaires et de fronts écologiques et sociaux, regroupés comme autant d’utopies, en archipel.

Il existe tous types d’actions, portées par une génération de pionniers comme d’une nouvelle vague de citoyennes et citoyens, et ils sont complémentaires.

Nous demandons à la puissance publique de mettre tous les moyens nécessaires pour les préserver, pour les approfondir, pour les protéger, puisqu’ils représentent les figures de proue de la société́ en devenir.

Alors, ne laissons pas bêton !

Philippe Barre, fondateur de l'ecosystème Darwin

#laissonspasbeton https://www.change.org/p/comite-de-soutien-du-darwin-ecosysteme-laissonspasbeton

 

 

 

 

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