17 MAI 1944 – Mort de Félix Éboué «le Noir libérateur des Blancs»

A l’heure où la France célèbre la figure du Général De Gaulle, retour sur la vie et la mort du «Premier rallié à la France Libre».

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Descendant d’esclaves, Guyanais et Bordelais, Félix Éboué est une des grandes figures oubliées de la libération de la France et de l’administration coloniale de l’Afrique.

Gouverneur de l’Afrique Equatoriale Française et Compagnon de la Libération, ce fonctionnaire incarnera les ambivalences de l’emploi des antillais d’origine africaine dans l’entreprise coloniale française. Au point de se voir traité, par certains anticolonialistes, de « laquais de l’impérialisme français ».

Né en 1884 Cayenne, dans un milieu de privilégié, Félix Éboué obtient une bourse pour Bordeaux dont les liens avec les anciennes colonies d’outre-mer sont permanents depuis l’époque de l’esclavage. C’est sur la rue des Argentiers, dans le quartier Saint-Pierre, qu’il s’installe en 1901, pour commencer ses humanités au lycée Montaigne.

Son diplôme d’administrateur colonial en poche, le jeune promu commence sa carrière en Oubangui-Chari (future République Centrafricaine) où il va atteindre, en 1931, le rang d’administrateur en chef, prélude au rôle qu’il jouera dans la Libération de la France. Ce rôle commence sur le territoire colonial africain le plus pressuré et le plus maltraité.

En effet, à la veille de la seconde guerre mondiale, en Afrique Equatoriale Française (Moyen-Congo, Gabon, Oubangui-Chari et Tchad), le travail forcé et les abus des compagnies concessionnaires soumettent les populations africaines à des exactions illimitées qui désintègrent les sociétés traditionnelles. Des rigueurs dénoncées par les militants anticolonialistes mais aussi par un autre de ses condiciples guyanais et bordelais, futur Goncourt en 1921, Réné Maran.

Félix Éboué, qui participe à la terrible et meurtrière construction du premier tronçon du Chemin de fer Congo-Océan qui en 1934 devait relier Pointe-Noire à Brazzaville, se coule dans le système colonial en mettant en place de timides réformes qui ne remettent pas en cause la dureté du système colonial français.

C’est que nombre de ses administrateurs coloniaux issus des Antilles, surnommés « les cocotiers » étaient souvent utilisés par la métropole en raison des affinités supposées que leur couleur de peau pouvait exercer dans l’obéissance des populations administrées et des perspectives de carrière que de telles fonctions leur ouvraient.

Revenu dans les Antilles comme Gouverneur de la Guadeloupe en 1936, Eboué continue à « jouer le jeu » sans remettre en cause les structures coloniales d’exploitation héritées de l’esclavage auquel les ancêtres de ces citoyens français étaient soumis. Quelques timides améliorations des conditions de vie des ouvriers des plantations de canne à sucre et assouplissements des barrières raciales sont à mettre, cependant, à son actif.

S’échinant à prouver sa loyauté et ses compétences, supportant les humiliations et avanies, se plaignant en privé du racisme de l’administration coloniale, Félix Éboué n’échappa à cette culture qu’à l’entrée en guerre de la France.

Gouverneur du Tchad en 1939, son ralliement donne corps à l’Appel à la résistance du Général De Gaulle. La France Libre trouve ainsi le premier territoire de sa reconquête de la France occupée par les forces nazies. Cet acte de bravoure, unique dans l’histoire de la IIIe République, hisse très vite Félix Éboué au rang de gouverneur général de l’AEF, en novembre 1940, faisant de Brazzaville la base arrière des Forces Françaises Libres.

Épuisé, le Guyanais, meurt le 17 mai 1944 au Caire en Egypte. A la Libération, le général de Gaulle vient à Bordeaux, en compagnie de la veuve Éboué, lui rendre hommage en inaugurant une plaque au 2 rue des Argentiers le 15 mai 1947. Et la République le fait entrer au Panthéon, en 1949, conjointement avec Victor Schoelcher que le mythe présentait comme « le blanc libérateur des noirs ».

Ancré dans son époque, serviteur dévoué de l’administration coloniale, inséré dans les réseaux réformistes de la IIIe République, Félix Éboué illustre les ambiguïtés d’une époque coloniale où les aspirations à l’égalité se heurtaient au poids des préjugés raciaux et des intérêts économiques.

A l’heure où la France célèbre le Général De Gaulle, sa figure et son œuvre méritent d’être rappelées. Notamment à Bordeaux où l’état lamentable de la plaque dévoilée par le Général De Gaulle heurte nombre de citoyens et où nulle rue ne porte son nom.

Karfa Diallo

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