Pourquoi Fanon, né un 20 juillet, s'est vu refuser une rue par Juppé?

Reconnaissance posthume d'un anticolonialiste antillais que Bordeaux dédaigna en 2019 sous la pression de l’extrême droite. La nouvelle majorité saura-t-elle être à la hauteur de cette juste mémoire sur l’espace public bordelais ?

ksd-communication
Né un 20 juillet, Frantz Fanon aurait eu 95 ans cette année. Psychiatre et essayiste martiniquais, fortement impliqué dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie et pour une Internationale des peuples opprimés, Frantz Fanon n’aura pas de reconnaissance à Bordeaux.

C’est dans son conseil municipal, présidée par Alain Juppé, du 17 décembre 2018 que la ville de Bordeaux a décidé d’attribuer une « sente » (petite ruelle) à une figure majeure du combat pour l’émancipation : Frantz Fanon.

C’est Jean-Louis David, l’ancien adjoint au maire chargé de la vie urbaine qui a présenté la délibération 2018/558 chargée d’attribuer de nouveaux noms de voies dans le quartier Bordeaux Maritime qui jouxte ce port par lequel 500 bateaux sont partis déporter 150 000 esclaves du 16e au 19e siècle.

Se gardant prudemment de faire le lien avec le rôle de Bordeaux dans la colonisation et l’exploitation de la Martinique et des Martiniquais, Alain Juppé, en ouvrant le débat, se contentera d’indiquer qu’il « serait pas mal qu’on cherche des personnalités qui ont un lien avec Bordeaux… »

La première conseillère municipale à dégainer était Catherine Bouilhet, élue d’un Rassemblement National heureusement disparu de la nouvelle composition du conseil municipal bordelais.

« TERRORISME »

L’élue du Rassemblement national n’y est pas allée par quatre chemins. Selon elle, son groupe « a examiné avec attention la liste des noms et n’a rien trouvé à dire jusqu’au moment où nous avons vus, avec stupéfaction, le nom de Frantz Fanon. Que cette proposition digne de l’extrême gauche la plus radicale vienne de votre majorité a de quoi sidérer à plus d’un titre. Tout d’abord à l’heure où notre pays fait face au terrorisme il apparaitra hautement déplacé de rendre hommage à un homme qui a justifié le terrorisme contre des populations civiles au nom de la lutte contre le colonialisme. Jusqu’au point de renier sa nationalité française pour rejoindre le FLN algérien. Ensuite, vous ne pouvez ignorer, Mr le Maire, que notre pays connait dans ses facultés une offensive des soi-disants colonialistes pour qui tout homme blanc est une cible à abattre. Voulez-vous encourager un vent mauvais qui conduit le pays au minimum à la haine généralisée ? Il ne s’agit pas ici d’engager un combat philosophie mais à tout prendre pourquoi ne pas honorer Albert Camus ? La nomination de Frantz Fanon est l’unique raison pour laquelle nous ne voterons pas cette délibération. »

François Jay, autre élu RN, enfonce le clou sur le site internet de Riposte Laïque « La majorité d'Alain Juppé, soutenue par les élus socialistes et écologistes, en nommant une rue de Bordeaux Frantz Fanon, rend hommage à un homme qui a pris, il y a 60 ans, fait et cause avec le terrorisme algérien »

Délibération votée donc, par le Conseil municipal, le 17 décembre 2018 à 18h15. Mais l’opposition du Rassemblement national ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd.

RETROPEDALAGE

Echaudé par son aventure élyséenne dont les portes lui furent définitivement fermées avec son échec aux primaires de droite en 2016, désireux de se faire réélire pour un quatrième mandat, Alain Juppé, conseillé par des amis de mauvaise augure, décida, le 7 février 2019, par communiqué de « surseoir » à la proposition de nommer une ruelle d'un des nouveaux quartiers de la ville du nom de Frantz Fanon, en raison d'une polémique sur les liens entre l'écrivain et la résistance algérienne durant la guerre d'indépendance.

« La dénomination des voies de notre commune doit être l'occasion de rendre hommage à des personnalités qui incarnent des valeurs partagées", indique jeudi Alain Juppé dans son communiqué. "Aujourd'hui, le choix du nom de Frantz Fanon suscite des incompréhensions, des polémiques, des oppositions que je peux comprendre. Dans un souci d'apaisement, j'ai donc décidé de surseoir à cette proposition», a-t-il écrit.

Mémoires & Partages informée de ce projet de délibération avait essayé d’alerter certains élu-e-s d’abord sur la tentative de détourner la question politique des rues de négriers, sur l’inadéquation manifeste entre cette volonté d’hommage et la dimension des voies choisies par la municipalité.

L’association a sensibilisée sur l’ironie, pour le moins, à ciel ouvert, de l’impasse Toussaint Louverture (quartier Nansouty). Continuer de dénommer une voie sans issue au héros de l’indépendance d’Haiti et au-delà du combat pour la liberté est ressentie par beaucoup comme un signe de mépris des légitimes luttes des captifs africains et de leurs descendants.

Et, depuis 11 ans, la mise à jour des vestiges urbains de l’histoire négrière et esclavagiste de Bordeaux, Nantes, La Rochelle et le Havre.

Ici, Bordeaux, s’illustre, encore une fois, en abritant le nombre le plus important de rues honorant ceux qui ont commandité, exécuté et profité de ce crime contre l’humanité. Cependant, à l’inverse de certaines positions, notre revendication est pédagogique. Nous demandions l’apposition de plaques explicatives sur ces édifices comme pour que nul n’oublie le crime. Mais là aussi précipitation et inconscient colonial sabotèrent cette solution qui fut exécutée en catimini par la pose de panneaux explicatifs sur cinq des vingt rues de négriers bordelais.

La nouvelle majorité, élue en juin 2020, est donc attendue sur cette question sociale et politique en lien avec l’idéal de l’égalité et de l’équité.

KARFA SIRA DIALLO

#HISTOIRE Figure emblématique de la lutte contre l'oppression coloniale, Frantz Fanon, né en 1925 en Martinique, avait notamment été médecin-chef de l'hôpital de Joinville Blida (sud d'Alger), qui porte aujourd'hui son nom, où il a passé trois ans à soigner des malades mentaux pendant la Guerre d'Algérie. Proche du Front de Libération Nationale (FLN) dont il deviendra membre en 1957, Fanon a écrit en 1960 "Les damnés de la terre", manifeste de la révolte anticoloniale. Atteint d'une leucémie, il est mort en décembre 1961 dans un hôpital de Washington.

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