L'esclavage, Montesquieu et Nous

Dans le village bordelais du penseur français, de riches journées culturelles consacrées à l’esclavage permettent d’interroger le parcours d’un homme qui fut aussi celui d’une époque entachée par un crime contre l’humanité.

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Pour les journées du patrimoine 2019, dans le château classé où naît et vécut Charles-Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu (1689 1755), deux anciens premiers ministres et maires de ports négriers du 18e siècle, Alain Juppé et Jean-Marc Ayrault, une pléaide d'écrivains, d'historiens et d'artistes sont réunis autour de Montesquieu et de l'esclavage. 

Face aux préjugés racistes et coloniaux de son époque, Montesquieu a pris date, prudemment, avec l’Histoire.

Si on ne peut que reconnaître à Montesquieu la vitalité d’une construction intellectuelle reposant sur la constitution de la liberté à partir du réel, on ne peut s’empêcher d’interroger sa manière d’aborder les préjugés qui ont tendu à justifier le sacrifice extrême de cette liberté, l’esclavage, auquel ont été contraints des milliers de personnes qu’il a côtoyé dans les rues du 1er port colonial français.

Montesquieu est donc incontournable. Pour tout intellectuel qui se respecte. Encore plus pour un juriste. Etudiant en droit public de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Sénégal) dans les années 90, sa fréquentation m’était rendue indispensable par des enseignants pour la plupart formés à l’Université de Bordeaux.

« L’Esprit des Lois » était mon livre de chevet. Obsédé par la pensée de ce grand français, précurseur de bien de disciplines scientifiques et universitaires, dont la simple évocation faisait frissonner mes professeurs sénégalais, je ne bachotais ses travaux que pour passer mes examens, nullement préparé à la lecture critique d’un texte dont quelques chapitres sont consacrés, de façon ambiguë, à la traite des noirs, à leur esclavage et au racisme de l’époque.

En effet, contemporain du Code Noir français que Colbert, sur la demande du roi Louis IV, commença en 1685 pour organiser l’esclavage des Noirs dans les colonies françaises d’Amérique, Montesquieu s’est prudemment gardé d’une prise de position sans équivoque sur le crime que les bourgeois bordelais préméditaient et commettaient à quelques encablures de La Brède.

Pourtant, étudiant en droit, conseiller puis président du Parlement de Bordeaux, Montesquieu ne pouvait ignorer la présence des Noirs dans la ville qui fut la porte d’entrée du royaume de France au 18e siècle. En effet, dès le début du 17e siècle, des centaines de captifs noirs arrivent des Antilles déportés par des bourgeois bordelais qu’une « culture créole » avait rendue dépendants des services des « bois d’ébène » qu’ils achetaient à certains princes africains, convoyaient dans des conditions atroces et exploitaient dans la prospère St-Domingue (Haïti), cet « Eldorado des Aquitains » selon Jacques de Cauna.

Incontournable pour tout esprit avisé de l’époque, l’esclavage des Noirs est donc présent dès Les Lettres persanes que Montesquieu publie en 1721. Ici, dédaignant celui que pratiquaient sous son nez ses collègues bourgeois bordelais sur de jeunes femmes et hommes ramenés d’Afrique ou des Antilles, c’est dans le Sérail d’un Sultan Ottoman que le seigneur de la Brède évoque la terrible condition des eunuques noirs dont les techniques de castration sont détaillées et les rapports de domination et d’exploitation explicités.

« Ceux qui, en naissant, ont eu le malheur de recevoir de leurs parents un traitement pareil se consolent peut-être sur ce qu’ils n’ont jamais connu d’autre état que le leur ; mais qu’on me fasse descendre de l’humanité, et qu’on m’en prive, je mourrais de douleur, si je ne mourais pas de cette barbarie. » (page 79, lettre XLII)

C’est en écrivain immortalisé par l’Académie Française, que le gentilhomme d’Aquitaine publie 27 ans plus tard les trente et un livres de L’Esprit des Lois dont la réception est immense mais qui est mis à l’index pour ses critiques de l’Eglise et de la monarchie.

« Si j’avais à soutenir le droit que nous avons de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais… 

Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé, qu’il est presque impossible de les plaindre. On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir…. », Chapitre V du livre XV de L’Esprit des lois.

Si, une vigoureuse réputation a été fabriquée autour de cet ouvrage, hissant Montesquieu au panthéon de l’humanisme républicain, son contenu, qualifié d’« ironique » par les thuriféraires de Montesquieu, est critiqué par de nombreux intellectuels qui, au fur et à mesure que se lève la chape de plomb de l’amnésie sur l’esclavage français, se désolent de ne trouver nulle part, dans l’œuvre du Seigneur de La Brède, une condamnation claire, sans équivoque ni précaution stylistique, de ce crime contre l’humanité.

Karfa Sira Diallo

PROGRAMME DES JOURNÉES DE LA BREDE 20 au 22 septembre 2019

 

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