Lettre à Edouard Philippe, maire d’un Havre amnésique à l’esclavage

Appel au premier ministre français, candidat aux municipales au Havre, pour une gouvernance mémorielle sérieuse et respectueuse de la mémoire du port négrier que fut la capitale normande.

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Monsieur le premier ministre,

Vous êtes de nouveau candidat à votre réélection à la tête de la Ville du Havre dont le rôle dans la traite des noirs et l’esclavage reste peu connu à cause du peu d’intérêt que vous lui avez accordé jusqu’ici.

En effet, rien qu'entre 1679 et 1791, ce sont plus de 500 navires qui ont été armés dans les ports du Havre et d’Honfleur pour participer à la traite, déporter et mettre en esclavage au moins 90.000 africains.

« Deuxième port négrier français sur le plan des expéditions » selon l’historien Eric Saunier (Le Havre, port négrier : de la défense de l’esclavage à l’oubli), l’activité négrière des Havrais est caractérisée par son « hyper-concentration sur Saint-Domingue » et monopolisée par quelques familles (Begouën, Masurier, Foäche, Feray…) et défendue par le député à la convention Jacques-François Begouën de Meaux (1743-1832), défenseur acharné qui réussit à éviter que la déclaration des droits de l’homme ne soit pas étendue aux gens de couleur en 1789.

Tout comme Bordeaux, le Havre accueille aussi, au 18e siècle, une population noire originaire des colonies, de statuts divers, rendant nécessaire la mise en place de « dépôts de noirs » (prisons où les noirs non déclarés étaient détenus avant leur réexpédition vers les Antilles).

5 rues honorent encore dans la ville les notables qui ont participé à ce crime contre l’humanité : rue Masurier, rue Begouen,  rue Boulongne, rue Eyrier, rue Massieu.

Monsieur le premier ministre,

Depuis 2010, vous présidez aux destinées de la capitale normande sans aucunement prendre sérieusement en compte la mémoire d’un crime contre l’humanité qui a fait une partie de la prospérité de votre ville. Votre jeunesse et votre modernité avaient fait espérer que vous comprendriez mieux, que votre mentor Alain Juppé (maire de l’important et trop longtemps amnésique port négrier aquitain qu’est Bordeaux), la nécessité de ce travail de justice et que le Havre se réconcilierait définitivement avec les valeurs humanistes de notre République. Aujourd’hui, cet espoir est brisé.

Dix ans après, actes manqués, amputés, inachevés se succèdent dans la gestion politique de cette mémoire d’un crime contre l’humanité. Comme une mise à distance. En effet, des milliers de Havrais et des milliers de touristes continuent de se promener dans l’indifférence et l’ignorance de cette mémoire que le linceul de votre oubli continue de draper sur les corps des Noirs et de leurs descendants.

Monsieur le premier ministre,

Les Français et Havrais que nous sommes avons le sentiment que vous ne nous comprenez pas. Que nos combats contre le racisme, notre aspiration à l’égalité et à la réconciliation heurtent indéfiniment le mur d’un mépris que des siècles d’oppression ont installé dans le tréfonds de la conscience collective.

En effet, sous votre mandat de maire de la ville, aucune décision politique majeure n’est venue honorer la mémoire de ce crime contre l’humanité ni celle des Africains et de leurs descendants.

La discrète plaque sur les quais et le Musée de l’Armateur, présentés, officiellement et si ironiquement, comme suffisants pour évoquer la mémoire de l’esclavage, ont été édifiés par votre prédécesseur.

Rencontré en 2009, lors de notre premier déplacement au Havre, en compagnie d’un descendant des Begouen, militant de notre association, Antoine Rufenacht nous fera l’aveu d’une implication personnelle d’une partie de sa famille dans ce commerce lucratif du 18e siècle.

Soyons donc juste : ce n’est pas seulement de votre faute, loin s’en faut. Nous touchons les limites d’une gouvernance mémorielle et d’un système basé sur la sous-estimation de l’impact de l’esclavage dans la prospérité de l'empire colonial français.

Vouloir raconter la mémoire de l’esclavage dans un Musée à la gloire des armateurs Havrais, de leur mode de vie et de leurs plaisirs impossibles sans les Noirs maintenus en esclavage dans leurs plantations américaines ou dans leurs maisons bourgeoises, est pour le moins insultant pour la mémoire nationale et républicaine.

Il faut, néanmoins, Monsieur le premier ministre, vous reconnaître le mérite d’avoir organisé les 500 ans du Havre en 2017. Mais, là aussi, malheureusement c’est à un total effacement des siècles de l’esclavage que nous avons assisté dans la programmation de cet événement qui était l’occasion rêvée de briser l’oubli et d’ouvrir sereinement cette page d’histoire et d'en réparer les conséquences contemporaines.

Ainsi persiste pour nombre de visiteurs l’impression d’une incapacité à se retrouver dans les actes mémoriels posés par la ville du Havre. L’impossibilité à sortir de son histoire, à dire le profit que le Havre a tiré de ce commerce des hommes et à relater la place et le sort réel des Africains et de leurs descendants, hier et aujourd’hui, ici et là-bas. Une incapacité qui ne travaille ni à extirper les discriminations, ni à éduquer contre le racisme, ni à réconcilier les Français.

Ces « actes manqués » répétés dans la gestion mémorielle sont plus que des maladresses. Soyez persuadé qu’ils sont vécus comme des agressions qui nourrissent quotidiennement une violence psychologique que de nombreux français, de toutes couleurs et origines, subissent.

Monsieur le premier ministre,

Il est temps de sortir de cette gestion mémorielle catastrophique de la mémoire de l’esclavage au Havre.

172 ans après l’abolition de l’esclavage, il est temps d’édifier un véritable lieu de mémoire de l’esclavage et de la traite des noirs au Havre. Un lieu où les 15 millions d’africains peuvent retrouver vie à travers la transmission des pulsions de mort tout autant que des forces de vie qui les ont travaillés.

Il est temps de débaptiser ou d’apposer des plaques explicatives sur les rues qui honorent les négriers Havrais. Après l’avoir refusé pendant deux décennies, votre mentor, Alain Juppé, vient d’en comprendre la nécessité et l’urgence à Bordeaux. C’est une façon de réparer la mémoire Havraise et la mémoire nationale et internationale.

C’est l’engagement que nous espérons de vous et de tous ceux qui veulent restaurer la justice et la vérité et, au-delà, ceux qui œuvrent à sortir des silences et dénis, à repousser les digues du racisme et à réaliser une société d’égalité et de fraternité vraies.

En espérant que ce courrier vienne nourrir l’intérêt que j’espère le vôtre et la détermination à réaliser cette œuvre de mémoire tant attendue, je vous prie d’agréer, Monsieur le premier ministre, toute ma considération.

Karfa Sira Diallo

Post Scriptum: Nous vous invitons, par ailleurs, à la visite-guidée des traces de l'esclavage dans votre ville, le Mercredi 26 février à 15h devant l'Hotel du Ville du Havre.

 

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